Et cette vue me rejetait en esprit vers la terre où j’étais né, misérable terre où, lorsque passe l’Autrichien qui les opprime, les hommes, ces créatures faites à l’image de Dieu, saluent et se courbent, n’osant donner les mêmes signes d’indépendance que donnent à la vue du gaucho les animaux sauvages des pampas.
Dieu puissant, Dieu saint, jusqu’à quand permettrez-vous un si profond avilissement de votre créature?
Mais laissons le vieux monde, si triste et si désespéré, et revenons au nouveau monde, si jeune, si plein d’avenir et d’espoir.
Qu’il est beau, l’étalon des plaines orientales, avec ses jarrets tendus, ses naseaux fumants, ses lèvres frémissantes qui n’ont jamais senti le froid contact de l’acier! Comme respirent librement, sous les battements de sa crinière et de sa queue, ses flancs qui n’ont jamais été pressés par les genoux ni ensanglantés par l’éperon! Comme il est fier lorsqu’il rassemble, par ses hennissements, sa horde de juments éparses, et que, véritable sultan du désert,—il fuit en les emportant à sa suite, rapide comme un tourbillon,—la présence dominatrice de l’homme.
O merveille de la nature! miracle de la création! comment exprimer l’émotion qu’éprouvait à votre vue ce corsaire de vingt-cinq ans, qui pour la première fois tendait ses bras vers l’immensité!
Mais, comme ce corsaire était à pied, ni le taureau ni l’étalon ne le reconnaissaient pour un homme. Dans les déserts de l’Amérique, l’homme est complété par le cheval, et, sans lui, devient le dernier des animaux. D’abord, ils s’arrêtaient stupéfaits à ma vue; puis, bientôt, méprisant sans doute ma faiblesse, ils s’approchaient de moi jusqu’à mouiller mon visage de leur haleine. Ne vous inquiétez jamais du cheval, animal noble et généreux; mais ne vous fiez pas toujours au taureau, bête sournoise et sombre. Quant aux gazelles et aux autruches, après avoir, comme le cheval et le taureau, mais d’une façon plus circonspecte, fait leur reconnaissance, elles fuyaient rapides comme des flèches; puis, arrivées au sommet d’un monticule, elles se retournaient pour regarder si elles étaient poursuivies.
Dans ce temps-là, c’est-à-dire vers la fin de 1834 et le commencement de 1835, cette portion du sol oriental était encore vierge de toute guerre; voilà pourquoi l’on y rencontrait une si grande quantité d’animaux sauvages.
XI
LA POËTESSE
Et cependant je m’avançai vers une estancia[5]. J’y trouvai une jeune femme seule; c’était celle du capataz[6]. Elle ne pouvait prendre sur elle de vendre ou de donner un bœuf sans le consentement de son mari; il fallait donc attendre le retour de ce dernier. D’ailleurs, il était tard, et, avant le lendemain, il n’y avait pas moyen de le conduire jusqu’à la mer.
[5] Nom des fermes dans l’Amérique du Sud.