[6] Maître de l’établissement.
Il y a des moments de la vie dont le souvenir, tout en s’éloignant, continue de vivre et de pyramider pour ainsi dire dans la mémoire, si bien que, quels que soient les autres événements de notre vie, ce souvenir y garde obstinément la place qu’il a prise.—Je devais rencontrer au milieu de ce désert, épouse d’un homme à demi sauvage, une jeune femme d’éducation cultivée, une poëtesse sachant par cœur Dante, Pétrarque, le Tasse.
Après avoir dit le peu de paroles que je savais alors en espagnol, je fus agréablement surpris de l’entendre me répondre en italien. Elle m’invita gracieusement à m’asseoir, en attendant le retour de son mari. Tout en causant, ma gracieuse hôtesse me demanda si je connaissais les poésies de Quintana; et, sur ma réponse négative, elle me fit cadeau d’un volume de ces poésies, en me disant qu’elle me le donnait afin que j’y apprisse l’espagnol pour l’amour d’elle. Je lui demandai alors si elle-même ne faisait pas des vers.
—Comment, me répondit-elle, voulez-vous qu’on ne devienne pas poëte en face d’une pareille nature?
Et alors, sans se faire prier, elle me récita plusieurs pièces que je trouvai d’un grand sentiment et d’une prodigieuse harmonie. J’eusse passé toute la soirée et toute la nuit à l’écouter, sans penser à mon pauvre Maurice, qui m’attendait en gardant la table-radeau; mais son mari rentra et mit fin au côté poétique de la soirée, pour me ramener au but matériel de ma visite. Je lui exposai ma demande, et il fut convenu que, le lendemain, il conduirait un bœuf à la plage et me le vendrait.
Au point du jour, je pris congé de ma belle poëtesse et je me hâtai d’aller retrouver Maurice; il avait passé la nuit abrité comme il avait pu entre ses quatre tonneaux, fort inquiet de ne pas me voir revenir, et craignant que je ne fusse mangé par les tigres, fort communs dans cette partie de l’Amérique, et moins inoffensifs que les étalons et même que les taureaux.
Au bout de quelques instants apparut le capataz, traînant un bœuf au lasso. En peu d’instants l’animal fut saigné, écorché, taillé en lanières, tant est grande l’adresse des hommes du Sud dans l’accomplissement de cette œuvre de sang.
Il s’agissait maintenant de transporter le bœuf, coupé en morceaux, de la côte au bâtiment, c’est-à-dire à une distance de mille pas au moins, en traversant les brisants où se ruait une mer furieuse.
Maurice et moi, nous nous mîmes à la besogne.
On sait comment était construit le navire qui devait nous mener à bord: une table avec un tonneau attaché à chaque pied, et une espèce de pal au milieu. En venant, ce pal avait servi à suspendre nos vêtements; en revenant, il devait supporter nos vivres en les maintenant hors de l’eau.