J’avoue que mes premières sensations, en rouvrant les yeux et en recommençant à vivre, furent délicieuses. Je puis dire que j’ai été mort et que j’ai ressuscité, tant mon évanouissement fut profond et privé de toute lueur d’existence. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce sentiment de bien-être physique fut bien vite étouffé par le sentiment de la situation dans laquelle nous nous trouvions. Mortellement blessé ou à peu près, n’ayant à bord personne qui eût la moindre connaissance en navigation, la moindre notion géographique, je me fis apporter la carte, je la consultai de mes yeux couverts d’un voile que je croyais celui de la mort, et j’indiquai du doigt Santa-Fé dans le fleuve Parana. Aucun de nous n’avait jamais navigué dans la Plata, excepté Maurice, qui une seule fois avait remonté l’Uruguay. Les matelots, terrifiés,—les Italiens, je dois le dire, ne partageaient pas ces craintes ou savaient les cacher;—les matelots, terrifiés, et de mon état et de la vue du cadavre de Fiorentino, craignant d’être pris et considérés comme pirates, avaient l’épouvante sur le visage et désertèrent à la première occasion qui se présenta. En attendant, dans chaque barque, dans chaque canot, dans chaque tronc d’arbre flottant, ils voyaient un lancione ennemi envoyé à leur poursuite.
Le cadavre de notre malheureux camarade fut jeté dans le fleuve avec les cérémonies usitées en pareille occasion, car, pendant plusieurs jours, nous ne pûmes aborder sur aucune terre. Je dois dire que ce genre d’inhumation était médiocrement de mon goût, et que j’y sentais une répugnance d’autant plus grande, que, selon toute probabilité, j’étais tout près d’en tâter. Je m’ouvris de cette répugnance à mon cher Carniglia.
Au milieu de cette ouverture, ces vers de Foscolo me revenaient particulièrement à l’esprit:
«Une pierre, une pierre qui distingue mes os de ceux que sème la mort sur la terre et dans l’Océan!»
Et mon pauvre ami pleurait et me promettait de ne pas me laisser jeter à l’eau, mais de me creuser une fosse et de m’y coucher doucement. Qui sait, malgré le désir qu’il en avait, s’il eût pu tenir sa promesse! Mon cadavre eût rassasié quelque loup marin, quelque caïman de l’immense Plata. Je n’eusse plus revu l’Italie, je n’eusse plus combattu pour elle! pour elle, la seule espérance de ma vie! mais aussi je ne l’eusse pas vue retomber dans la honte et dans la prostitution.
Qui eût dit alors à mon bien cher Louis qu’avant un an, c’était moi qui le verrais, roulé par les brisants, disparaître dans la mer, et qui chercherais vainement son cadavre pour lui tenir, à lui, la promesse qu’il m’avait faite, à moi, de l’ensevelir sur la terre étrangère, et de déposer sur sa tombe une pierre qui le recommandât à la prière du voyageur? Pauvre Louis! il eut pour moi les soins d’une mère pendant ma longue et douloureuse maladie, qui n’avait d’autre soulagement que sa vue et les attentions que ce cœur d’or avait pour moi.
XIII
LOUIS CARNIGLIA
Je veux parler un peu de Louis.—Et pourquoi, parce que c’est un simple matelot, ne devrais-je pas en parler? Parce qu’il n’était pas...—Oh! je vous en réponds, son âme l’était, noble, pour soutenir en toute circonstance et en tout lieu l’honneur italien; noble pour affronter les tempêtes de tout genre; noble, enfin, pour me protéger, pour me garder, pour me soigner, comme il eût fait de son enfant! Quand j’étais couché, dans ma longue agonie, sur mon lit de douleur; lorsque, abandonné de tous, je délirais du délire de la mort, il se tenait assis au chevet de mon lit avec le dévouement et la patience d’un ange, ne s’éloignant de moi un instant que pour aller pleurer et me cacher ses larmes. O Luigi! tes os, épars dans les abîmes de l’Atlantique, méritaient un monument où le proscrit reconnaissant pût un jour te donner en exemple à ses concitoyens, et te rendre ces larmes pieuses que tu as versées sur lui!
Luigi Carniglia était de Deiva, petit pays de la rivière du Levant. Il n’avait point reçu d’instruction littéraire, mais il suppléait à ce défaut par une merveilleuse intelligence. Privé de toutes les connaissances nautiques qui font le pilote, il conduisait les bâtiments jusqu’à Gualeguay, avec la sagacité et le bonheur d’un pilote consommé. Dans le combat que je viens de raconter, c’est à lui particulièrement que nous dûmes de ne pas tomber dans les mains de l’ennemi; armé d’un tromblon, placé au poste le plus dangereux, il fut la terreur des assaillants. Élevé de stature, robuste de corps, il réunissait l’agilité à la vigueur. Doux jusqu’à la tendresse dans le cours habituel de la vie, il avait le don si rare de se faire aimer de tous. Hélas! les meilleurs fils de notre malheureuse terre finissent ainsi, au milieu des étrangers, sans avoir la consolation d’une larme, et... oubliés!