Je restai dix-neuf jours sans autres soins que ceux qui me furent donnés par Luigi Carniglia.
Au bout de dix-neuf jours, nous arrivâmes à Gualeguay.
Nous avions rencontré à l’embouchure de l’Ibiqui, bras du Parana, un navire commandé par un Mahonais, nommé don Lucas Tartaulo, brave homme qui eut toutes sortes d’obligeances pour moi, me donnant ce qu’il croyait pouvoir être utile à mon état.
Tout ce qu’il m’offrit fut accepté, car nous manquions littéralement de tout à bord de la goëlette, excepté de café; aussi mettait-on le café à toute sauce, sans s’inquiéter si le café était pour moi une bien saine boisson et une drogue bien efficace. J’avais commencé par avoir une effroyable fièvre, accompagnée d’une difficulté d’avaler allant presque jusqu’à l’impossibilité. Cela n’était pas bien étonnant, la balle, pour aller d’un côté à l’autre du cou, ayant passé dans son trajet entre les vertèbres cervicales et le pharynx; puis, après huit ou dix jours, la fièvre s’était calmée; j’avais commencé d’avaler, et mon état était devenu tolérable.
Don Lucas avait fait plus: en nous quittant, il m’avait,—ainsi qu’à un de ses passagers nommé d’Arragaida, Biscayen établi en Amérique,—donné des lettres de recommandation pour Gualeguay, et particulièrement pour le gouverneur de la province d’Entre-Rios, don Pascal Echague, qui, devant faire un voyage, lui laissa son propre médecin, don Ramon Delarea, jeune Argentin de grand mérite, lequel, ayant examiné ma blessure et ayant senti, du côté opposé à celui par où elle était entrée, la balle rouler sous son doigt, en fit très-habilement l’extraction en m’incisant la peau, et, pendant quelques semaines, c’est-à-dire jusqu’à mon parfait rétablissement, continua de me donner les soins les plus affectueux et, ajoutons ceci, les plus désintéressés.
Je séjournai six mois à Gualeguay, et, pendant ces six mois, je demeurai dans la maison de don Jacinto Andreas, qui fut pour moi, ainsi que sa famille, plein d’égards infinis et de courtoises gentillesses.
Mais j’étais prisonnier, ou à peu près. Malgré toute la bonne volonté du gouverneur don Pascal Echague, et l’intérêt que me portait la brave population de Gualeguay, j’étais obligé d’attendre la décision du dictateur de Buenos-Ayres, qui ne décidait rien.
Le dictateur de Buenos-Ayres était à cette heure Rosas, dont nous aurons à nous occuper plus tard, à propos de Montevideo.
Guéri de ma blessure, je commençai à faire des promenades; mais, par ordre de l’autorité, mes cavalcades étaient bornées. En échange de ma goëlette confisquée, on me passait un écu par jour, ce qui était beaucoup dans un pays où tout est pour rien, et dans lequel on ne trouve aucune occasion de dépense;—mais tout cela ne valait pas la liberté.
Au reste, probablement, cette dépense d’un écu par jour pesait au gouvernement, car il me fut fait des ouvertures de fuite; mais les gens qui me faisaient ces ouvertures de bonne foi étaient, sans le savoir, des agents provocateurs. On me disait que le gouvernement verrait ma disparition sans un grand chagrin. Il ne fallait pas me faire violence pour que j’adoptasse une résolution qui était déjà en projet dans mon esprit. Le gouverneur de Gualeguay, depuis le départ de don Pascal Echague, était un certain Leonardo Millan; il n’avait, jusque-là, été pour moi ni bien ni mal; et, jusqu’au jour où nous étions arrivés, je n’avais aucune raison de me plaindre de lui, bien qu’il m’eût témoigné peu d’intérêt.