Je me décidai donc à fuir, et, dans ce but, je commençai mes préparatifs, afin d’être prêt à la première occasion qui se présenterait. Un soir d’orage, je me dirigeai, en conséquence, vers la maison d’un vieux brave homme que j’avais l’habitude de visiter et qui demeurait à trois milles du pays; cette fois, je lui fis part de ma résolution, et le priai de me trouver un guide et des chevaux, avec lesquels j’espérais gagner une estancia tenue par un Anglais et située sur la rive gauche du Parana. Là, je trouverais, sans aucun doute, des bâtiments qui me transporteraient incognito à Buenos-Ayres ou à Montevideo. Il me trouva guide et chevaux, et nous nous mîmes en route à travers champs, pour ne pas être découverts. Nous devions parcourir cinquante-quatre milles à peu près, ce qui pouvait, en tenant toujours le galop, s’accomplir dans la moitié d’une nuit.

Lorsque le jour vint, nous étions en vue de l’Ibiqui, à la distance d’un demi-mille à peu près du fleuve; le guide me dit alors de m’arrêter dans une espèce de maquis où nous nous trouvions, tandis qu’il irait prendre langue.

J’y consentis; il me quitta et je restai seul.

Je mis pied à terre, j’accrochai la bride de mon cheval à une branche d’arbre, je me couchai au pied du même arbre, et attendis ainsi deux ou trois heures; après quoi, voyant que mon guide ne reparaissait point, je me levai et résolus de gagner la lisière du maquis, laquelle était proche; mais, au moment d’atteindre cette lisière, j’entendis derrière moi un coup de fusil et le frétillement d’une balle dans l’herbe. Je me retournai, et vis un détachement de cavaliers qui me poursuivaient le sabre à la main; ce détachement était déjà entre moi et mon cheval.—Impossible de fuir, inutile de me défendre;—je me rendis.

XV
L’ESTRAPADE

On me lia les mains derrière le dos, on me mit à cheval; puis on me lia les pieds comme on m’avait lié les mains, en les assujettissant à la sangle du cheval.

C’est dans cet équipage que je fus ramené à Gualeguay, où, comme on va le voir, m’attendait un pire traitement.

On ne m’accusera point d’être par trop tendre vis-à-vis de moi-même; eh bien, je l’avoue, je me sens frémir chaque fois que je me rappelle cette circonstance de ma vie.

Conduit en présence de don Leonardo Millan, je fus sommé par lui de dénoncer ceux qui m’avaient fourni les moyens de fuir. Il va sans dire que je déclarai que seul j’avais préparé, et seul exécuté ma fuite; alors, comme j’étais lié, et que don Leonardo Millan n’avait rien à craindre, il s’approcha de moi et commença de me frapper avec son fouet; après quoi, il renouvela ses demandes, et moi, je renouvelai mes dénégations.

Il ordonna alors de me conduire en prison, et ajouta tout bas quelques mots à l’oreille de mes conducteurs.