J’avais fait cinquante milles à travers des marais, les mains et les pieds liés; les moustiques, nombreux et enragés dans cette saison, avaient fait de mon visage et de mes mains une seule plaie. J’avais subi deux heures d’une effroyable torture, et lorsque je revins à moi, j’étais attaché côte à côte d’un assassin.

Quoique au milieu des plus atroces tourments je n’eusse point dit un seul mot, et que, d’ailleurs, il ne fût pour rien dans ma fuite, don Jacinto Andreas avait été emprisonné; les habitants du pays étaient dans l’épouvante.

Quant à moi, sans les soins d’une femme, qui fut pour moi un ange de charité, je serais mort. Elle écarta toute crainte et vint au secours du pauvre torturé.

Elle s’appelait madame Alleman.

Grâce à cette douce bienfaitrice, je ne manquai de rien dans ma prison.

Peu de jours après, le gouverneur, voyant qu’il était inutile d’essayer de me faire parler, et convaincu que je mourrais avant de dénoncer un de mes amis, n’osa probablement pas prendre sur lui la responsabilité de cette mort, et me fit conduire dans la capitale de la province Bajada. J’y restai deux mois en prison; après quoi, le gouverneur me fit dire qu’il m’était permis de sortir librement de la province. Quoique je professe des opinions opposées à Echague, et que j’aie plus d’une fois, depuis ce jour, combattu contre lui, je ne saurais cacher l’obligation que je lui ai; et je voudrais, aujourd’hui encore, être à même de lui prouver ma reconnaissance de tout ce qu’il a fait pour moi et surtout pour ma liberté rendue.

Plus tard, la fortune fit tomber entre mes mains tous les chefs militaires de la province du Gualeguay, et tous furent mis en liberté sans la moindre offense ni à leurs personnes ni à leurs propriétés.

Quant à don Leonardo Millan, je ne voulus pas même le voir, de peur que sa présence, en me rappelant ce que j’avais souffert, ne me fît commettre quelque action indigne de moi.

XVI
VOYAGE DANS LA PROVINCE DE RIO-GRANDE

De Bajada, je pris passage sur un brigantin italien, capitaine Ventura. C’était un homme recommandable et digne sous tous les rapports; il me traita avec une générosité chevaleresque, et il me conduisit jusqu’à l’embouchure de l’Iguaçu, affluent du Parana, où je m’embarquai pour Montevideo, sur une balandre commandée par Pascal Carbone.