Nous arrivâmes ainsi à Piratinin, siége du gouvernement de Rio-Grande; la capitale était bien Porto-Allegre, mais comme la capitale était au pouvoir des impériaux, le siége de la république était à Piratinin.
Piratinin est certes un des plus beaux pays du monde, avec ses deux régions: région de plaines, région de montagnes.
La région des plaines est complétement tropicale; là, poussent la banane, la canne à sucre, l’oranger. Entre les tiges de ces plantes et de ces arbres rampent le serpent à sonnette, le serpent noir, le serpent corail; là, comme dans les jungles de l’Inde, bondissent le tigre, le jaguar et le puma, lion inoffensif, de la taille d’un gros chien du Saint-Bernard.
La région des montagnes est tempérée comme mon beau climat de Nice; là, on récolte la pêche, la poire, la prune, tous les fruits d’Europe; là, poussent ces magnifiques forêts dont aucune plume ne donnera jamais l’exacte description, avec leurs pins droits comme des mâts de navire, hauts de deux cents pieds, et dont cinq ou six hommes peuvent à peine embrasser la tige. A l’ombre de ces pins poussent les taquaros, roseaux gigantesques qui, pareils aux fougères du monde antédiluvien, arrivent à quatre-vingts pieds de haut, et qui à leur base atteignent à peine à la grosseur du corps d’un homme; là, poussent la barba de pao, littéralement la barbe des arbres, dont on se sert en guise de serviette, et ces lianes qui, par leurs multiples entrelacements, rendent les forêts inextricables; là, sont ces clairières nommées campestres, où poussent des villes tout entières: Lima da Serra, Vaccaria, Lages;—non-seulement trois villes, mais trois départements;—population caucasienne, d’origine portugaise, et d’une hospitalité homérique.
Là, le voyageur n’a besoin de rien dire, de rien demander. Il entre dans la maison, va droit à la chambre des hôtes; les domestiques, sans être appelés, viennent, le déchaussent, lui lavent les pieds. Il reste le temps qu’il veut, s’en va quand il lui plaît, ne dit point adieu, ne remercie pas si c’est son bon plaisir, et malgré cet oubli, celui qui viendra après lui ne sera pas moins bien reçu que lui.
C’est la jeunesse de la nature, c’est le matin de l’humanité.
XVII
LA LAGUNE DE LOS PATOS
Arrivé à Piratinin, j’y fus admirablement reçu par le gouvernement de la république. Bento Gonzalès,—véritable chevalier errant du cycle de Charlemagne, frère par le cœur des Olivier et des Roland, vigoureux, agile, loyal comme eux, véritable centaure, maniant un cheval comme je ne l’ai vu manier qu’au général Netto,—modèle accompli du cavalier,—était absent et en marche, à la tête d’une brigade de cavalerie, pour combattre Sylva Tanaris, chef impérial, qui, ayant franchi le canal de San Gonzalès, infestait cette partie de la province Piratinine, siége alors du gouvernement républicain, et un petit village charmant par sa position alpestre, chef-lieu du département du même nom, et tout entouré d’une population belliqueuse, très-dévouée à la cause de la liberté.
En son absence, ce fut le ministre des finances, Almeida, qui me fit les honneurs de la ville.
Un mot sur Rio-Grande, que l’on pourrait croire, comme l’indique son nom, située sur le cours de quelque grande rivière, ou une grande rivière lui-même.