Rio-Grande, c’est la lagune de los Patos,—le lac des canards;—elle peut avoir une trentaine de lieues de long. A part quelques bas-fonds dont nous aurons à nous occuper plus tard, elle est profonde et peuplée de caïmans; elle est formée par cinq rivières qui viennent s’y jeter à son extrémité nord, et qui ont l’air de former les cinq doigts d’une main dont la paume est le bout de la lagune.

Il y a un endroit d’où l’on voit à la fois les cinq rivières, et qui s’appelle pour cette raison Viamao,—j’ai vu la main.

Viamao avait changé de nom, et s’appelait alors Settembrina, en commémoration de la république proclamée en septembre.

Me trouvant inoccupé à Piratinin, je demandai à passer dans la colonne d’opérations dirigée sur San Gonzalès, près du président. Ce fut là que je vis ce vaillant pour la première fois, et que je passai quelques jours dans son intimité. C’était véritablement l’enfant gâté de la nature;—elle lui avait donné tout ce qui fait le véritable héros.—Bento Gonzalès atteignait ses soixante ans lorsque je le connus. Haut et svelte, il montait à cheval, je l’ai dit, avec une grâce et une facilité admirables. A cheval, on lui eût donné vingt-cinq ans.—Brave et heureux, il n’eût pas un instant, comme un chevalier de l’Arioste, hésité à combattre un géant, eût-il eu la taille de Polyphème et l’armure de Ferragus.—Il avait un des premiers poussé le cri de guerre, non pas dans un but de personnelle ambition, mais comme tout autre enfant de ce peuple belliqueux. Sa vie au camp était comme celle du dernier habitant des prairies: de la chair rôtie et de l’eau pure.—Le premier jour où nous nous vîmes, il m’invita à son frugal repas, et nous causâmes avec autant de familiarité que si nous eussions été compagnons d’enfance et égaux. Avec tant de dons naturels et acquis, Bento Gonzalès fut l’idole de ses concitoyens; et avec tant de dons, chose étrange, il fut presque toujours malheureux dans ses entreprises de guerre, ce qui m’a toujours fait croire que le hasard était pour beaucoup plus que le génie dans les événements de la guerre et la fortune des héros.

Je suivis la colonne jusqu’à Camodos,—passe du canal de San Gonzalès, qui relie la lagune de Los Patos à Merin. Sylva Tanaris s’y était précipitamment retiré en apprenant qu’une colonne de l’armée républicaine s’approchait.

N’ayant pu le rejoindre, le président revint en arrière. J’en fis naturellement autant que lui, et je repris à sa suite la route de Piratinin.

Vers ce temps, nous reçûmes la nouvelle de la bataille de Rio-Pardo, où l’armée impériale fut complétement battue par les républicains.

XVIII
ARMEMENT DES LANCIONS A CAMACUA

Je fus alors chargé de l’armement de deux lancions qui se trouvaient sur le Camacua, fleuve parallèle ou à peu près au canal de San Gonzalès, et qui comme lui débouche dans la lagune de los Patos.

J’avais réuni, tant des matelots venus de Montevideo que de ceux que je trouvai à Piratinin, une trentaine d’hommes de toute nation. Il va sans dire que, malheureusement pour lui, mon cher Louis Garniglia en était. J’avais en outre, comme nouvelle recrue, un Français colossal, Breton de naissance, que nous appelions Gros-Jean, et un autre nommé François, véritable flibustier, digne frère de la côte.