Mais nous avions, nous, les bas-fonds.

La lagune n’était navigable, pour de grands bâtiments, que dans une espèce de canal longeant le bord oriental de la lagune.

Du côté opposé, au contraire, le sol était coupé en pente, et nous-mêmes, malgré le peu d’eau que nous tirions, étions obligés de nous échouer plus de trente pas avant que d’arriver au bord.

Les bancs de sable s’avançaient dans la lagune à peu près comme les dents d’un peigne, seulement ces dents étaient très-écartées l’une de l’autre.

Lorsque nous étions obligés de nous échouer, et que le canon d’un bâtiment de guerre ou d’un bateau à vapeur nous incommodait, je criais:

—Allons, mes canards, à l’eau!

Et mes canards sautaient à l’eau, et à force de bras on soulevait le lancion et on le portait de l’autre côté du banc de sable.

Au milieu de tout cela, nous prîmes un bateau richement chargé, nous le conduisîmes sur la côte occidentale du lac, près de Camacua; et là nous le brûlâmes, après en avoir tiré tout ce qu’il fut possible d’en tirer.

C’était la première prise que nous faisions qui en valût la peine; elle réjouit fort notre petite marine. D’abord, chacun eut sa part du butin, et avec un fonds de réserve je fis faire des uniformes à mes hommes. Les impériaux, qui nous avaient fort méprisés et ne manquaient jamais une occasion de se moquer de nous, commencèrent à comprendre notre importance dans la lagune, et employèrent de nombreux bâtiments à protéger leur commerce. La vie que nous menions était active et pleine de dangers, à cause de la supériorité numérique de notre ennemi, mais en même temps attachante, pittoresque et en harmonie avec mon caractère. Nous n’étions pas seulement des marins, nous étions, au besoin, des cavaliers; nous trouvions au moment du danger autant et plus de chevaux qu’il ne nous en fallait, et nous pouvions former en deux heures un escadron peu élégant, mais terrible. Tout le long de la lagune se trouvaient des estancias que le voisinage de la guerre avait fait déserter par leurs propriétaires; nous y rencontrions des bestiaux de toute espèce, monture et nourriture; en outre, dans chacune de ces fermes il y avait des portions de terrain cultivées, où nous récoltions le froment en abondance, des patates douces, et souvent d’excellentes oranges, cette contrée produisant les meilleures de toute l’Amérique du Sud. La horde qui m’accompagnait, véritable troupe cosmopolite, était composée d’hommes de toutes couleurs et de toutes nations. Je la traitais avec une bonté peut-être hors de saison avec de pareils hommes;—mais il y a une chose que je puis affirmer, c’est que je n’eus jamais à me repentir de cette bonté, chacun obéissant à mon premier ordre, ne me mettant jamais dans la nécessité de me fatiguer ni de punir.

XIX
L’ESTANCIA DELLA BARBA