Mes hommes travaillaient comme ils mangeaient, c’est-à-dire de tout cœur; ils ne se firent donc pas prier: les uns allèrent aux lancions qui étaient tirés sur le rivage et qu’on était en train de réparer;—les autres à la forge;—ceux-ci au bois, pour faire du charbon;—ceux-là à la pêche.
Je restai seul avec le maître cook, qui avait établi sa cuisine en plein air devant la porte du galpon, et qui surveillait la marmite où écumait notre pot-au-feu.
Quant à moi, je savourais voluptueusement mon maté, sorte de thé du Paraguay, qui se prend dans une courge à l’aide d’un tuyau de verre ou de bois.
Je ne me doutais pas le moins du monde que le colonel la Fouine, qui était du pays, avait, par quelque ruse, dérouté la surveillance de mes hommes, donné confiance à nos animaux, et, avec ses cent cinquante Autrichiens, était couché à plat-ventre dans un bois, à cinq ou six cents pas de nous.
Tout à coup, à mon grand étonnement, j’entendis sonner la charge derrière moi.
Je me retournai. Infanterie et cavalerie chargeaient au galop, chaque cavalier ayant un homme derrière lui; ceux à qui les chevaux avaient manqué couraient à pied, accrochés aux crinières.
Je ne fis qu’un bond de mon banc dans le galpon; le cuisinier m’y suivit; mais l’ennemi était si près de nous, qu’au moment où je franchissais le seuil de la porte j’eus mon puncho percé d’un coup de lance.
J’ai dit que les fusils étaient disposés tout chargés au râtelier. Il y en avait soixante.
J’en saisis un, je le déchargeai; puis un second, puis un troisième, et cela avec tant de rapidité, qu’on ne put croire que j’étais seul, et avec tant de bonheur, qu’il tomba trois hommes.
Un quatrième, un cinquième, un sixième coup succédèrent aux trois premiers; comme je tirais dans la masse, chaque coup portait.