Aussitôt le colonel fit sonner la retraite et partit; il emportait ses blessés, mais laissait quinze morts.
De mon côté, sur treize hommes, j’en avais cinq tués roides et cinq blessés. Trois moururent de leurs blessures, de sorte que ce fut huit hommes que me coûta cette affaire, une des plus chaudes auxquelles j’aie pris part.
Ces combats étaient d’autant plus meurtriers pour nous que nous n’avions ni médecin, ni chirurgien. Les blessures légères se pansaient avec de l’eau fraîche, renouvelée aussi souvent que possible.
Quant aux blessures graves, c’était autre chose. En général, le blessé sentait lui-même son état; s’il n’espérait pas en revenir, il appelait son meilleur ami, lui indiquait ses courtes dispositions testamentaires, et le priait de l’achever d’un coup de fusil. L’ami examinait le blessé, puis, s’il était de son avis, on s’embrassait, on se serrait la main, et un coup de fusil ou de pistolet faisait le dénoûment du drame.
C’était triste, c’était barbare peut-être, mais que voulez-vous? il n’y avait pas moyen de faire autrement.
Rossetti qui, par hasard, se trouvait à Camacua ainsi que le reste de nos compagnons, ne put, à son grand regret nous rejoindre. Les uns furent obligés, étant poursuivis et sans armes, de passer le fleuve à la nage; les autres s’enfoncèrent dans la forêt; un seul fut découvert et tué.
Ce combat si dangereux, et qui eut une si heureuse issue, donna une énorme confiance à nos hommes et aux habitants de cette côte, exposée depuis longtemps déjà aux excursions de cet ennemi aventureux et entreprenant.
Moringue fut, au reste, le meilleur chef d’expédition des impériaux. Il était particulièrement apte à ces sortes de surprises, et je dois dire qu’il avait conduit celle-là avec une finesse qui lui eût certes mérité le nom de fouine s’il ne l’eût pas déjà reçu. Né dans le pays, dont il avait, comme je l’ai dit, une connaissance parfaite, doué d’une astuce et d’une intrépidité à toute épreuve, il fit grand mal à la cause républicaine, et l’empire du Brésil lui doit, sans aucun doute, la meilleure part dans la soumission de cette courageuse province.
Nous, cependant, nous célébrâmes notre victoire. Doña Antonia nous donna une fête à son estancia, distante à peu près de douze milles du galpon où nous avions soutenu le combat.
Ce fut dans cette fête que je sus qu’une belle jeune fille, à l’annonce du danger que je courais, avait pâli et chaudement demandé des nouvelles de ma vie et de ma santé,—victoire plus douce à mon cœur que la victoire sanglante que j’avais remportée. O belle fille du continent américain! j’étais fier et heureux de t’appartenir, de quelque manière que ce fût, même en pensée. Tu étais destinée, et tu dus appartenir à un autre, et le sort me réservait à moi, cette autre fleur du Brésil que je pleure aujourd’hui, et que je pleurerai toute ma vie.—Douce mère de mes fils! je la connus, celle-là, non pas dans la victoire, mais dans l’adversité et dans le naufrage, et—bien plus que ma jeunesse, mon visage et mon mérite,—mes malheurs l’enchaînèrent à moi pour la vie.