Nous nous étions livrés à cette gymnastique près du fleuve l’Aserigua, qui court parallèlement à la mer pour s’y jeter à un demi-mille de distance de l’endroit où nous étions; nous remontâmes la rive droite du fleuve, et à quatre milles environ de notre point de départ, nous trouvâmes une estancia, et dans cette estancia l’hospitalité qui demeure éternellement assise à la porte d’une maison américaine.
Notre second bâtiment, commandé par Griggs, et nommé le Seival, quoique à peine plus grand que le Rio-Pardo, mais de construction différente, put lutter contre la tempête, la braver, et poursuivre victorieusement son chemin.
Il faut dire aussi que Griggs était un excellent marin.
J’écris au jour le jour, obligé de quitter demain peut-être l’asile où je me repose aujourd’hui,—je ne sais pas si j’aurai plus tard le temps de dire de cet excellent et valeureux jeune homme tout le bien que j’en pense; je vais donc, puisque son nom se trouve sous ma plume, payer le tribut que je dois à sa mémoire.
Pauvre Griggs! j’ai à peine dit un mot de lui, et cependant où ai-je rencontré jamais un homme d’un plus admirable courage et d’un plus charmant caractère?—Né d’une riche famille, il était venu offrir son or, son génie et son sang à la république naissante, et il lui a donné tout ce qu’il lui avait offert.—Un jour arriva une lettre de ses parents de l’Amérique du Nord l’invitant à venir recueillir un colossal héritage; mais il avait déjà recueilli le plus bel héritage qui soit réservé à l’homme de conviction et de foi,—la palme du martyre,—il était mort pour un peuple infortuné, mais généreux et vaillant. Et moi qui ai vu tant de glorieuses morts, j’avais vu le corps de mon pauvre ami séparé en deux comme le tronc d’un chêne par la hache du bûcheron; le buste était resté debout sur le pont de la Cassapara, avec son visage intrépide, encore empourpré de la flamme du combat, mais les membres fracassés et détachés du corps étaient épars autour de lui; un coup de canon chargé à mitraille l’avait frappé à vingt pas, et il se présenta à moi mutilé ainsi, le jour où moi et un compagnon, mettant le feu à la flottille, par ordre du général Canavarro, je montai sur le navire de Griggs, qui venait d’être littéralement foudroyé par l’escadre ennemie.
O liberté! liberté! quelle reine de la terre peut se vanter d’avoir à sa suite le cortége de héros que tu as au ciel!
XXIII
SAINTE CATHERINE
La partie de la province de Sainte-Catherine, où nous naufrageâmes, s’était heureusement soulevée contre l’empereur à la nouvelle de l’approche des forces républicaines; au lieu de trouver des ennemis, nous trouvâmes donc des alliés; au lieu d’être combattus, nous fûmes fêtés; nous eûmes donc à l’instant même à notre disposition tous les moyens de transport que pouvaient nous offrir les pauvres habitants à qui nous avions demandé l’hospitalité.
Le capitaine Baldonino me fit présenter son cheval, et nous nous mîmes immédiatement en marche pour rejoindre l’avant-garde du général Canavarro, commandée par le colonel Texeira, qui se portait aussi rapidement que possible sur la lagune de Sainte-Catherine, dans l’espérance de la surprendre[7].
[7] Cette province de Sainte-Catherine est celle qui fut donnée en dot par l’empereur du Brésil à sa sœur, lorsqu’elle épousa le prince de Joinville.