Je dois avouer que nous n’eûmes pas grand mal à nous emparer de la petite ville qui commande la lagune, et qui lui a emprunté son nom. La garnison battit précipitamment en retraite, et trois petits navires de guerre se rendirent après un faible combat; je passai avec mes naufragés à bord de la goëlette Itaparika, armée de sept pièces de canon.
Pendant les premiers jours de cette occupation, la fortune semblait avoir fait un pacte avec les républicains: ne croyant point à une invasion si subite, dont ils n’avaient que de vagues nouvelles, les impériaux avaient ordonné de fournir la lagune d’armes, de munitions et de soldats; or, armes, munitions, soldats, arrivèrent quand nous étions déjà maîtres de la ville, et, par conséquent, tombèrent dans nos mains, sans aucune peine de notre part; quant aux habitants, ils nous accueillirent comme des frères et comme des libérateurs, titre que nous ne sûmes point justifier pendant notre séjour au milieu de cette population amie.
Canavarro établit son quartier général dans la ville de la lagune, baptisée par les républicains Giuliana, parce qu’ils y étaient entrés pendant le mois de juillet. Il promit l’érection d’un gouvernement provincial, duquel fut premier président un prêtre vénérable et qui exerçait un grand prestige sur tout ce peuple; Rossetti, avec le titre de secrétaire du gouvernement, en fut véritablement l’âme; il est vrai que Rossetti était taillé pour tous les emplois.
Tout marchait donc à merveille: le colonel Texeira, avec sa brave colonne d’avant-garde, avait poursuivi les ennemis jusqu’à les forcer de s’enfermer dans la capitale de la province, et s’était emparé de la majeure partie du pays; de tous les côtés, nous étions reçus à bras ouverts, et nous recueillions bon nombre de déserteurs impériaux.
De magnifiques projets étaient faits par le général Canavarro, loyal soldat s’il en fut: rude en apparence, excellent au fond, il avait l’habitude de dire que de cette lagune de Sainte-Catherine, sortirait l’hydre qui dévorerait l’empire, et peut-être eût-il dit vrai, si l’on eût pourvu à cette expédition avec plus de jugement et de prévoyance; mais nos orgueilleuses façons vis-à-vis des habitants et l’insuffisance des moyens, firent perdre le fruit de cette brillante campagne.
XXIV
UNE FEMME
Je n’avais jamais songé au mariage, et je me regardais comme parfaitement incapable de faire un mari, vu ma trop grande indépendance de caractère et mon irrésistible vocation pour la vie d’aventures;—avoir une femme et des enfants me paraissait une chose souverainement impossible à l’homme qui a consacré sa vie à un principe dont le succès, si complet qu’il soit, ne doit jamais lui laisser la quiétude nécessaire à un père de famille. Le destin en avait décidé autrement: après la mort de Luigi, d’Édouard et de mes autres compagnons, je me trouvais dans un isolement complet, et il me semblait être seul au monde.
Il ne m’était pas resté un seul de ces amis, dont le cœur a besoin comme la vie d’aliment.—Ceux qui avaient survécu, je l’ai déjà dit, m’étaient étrangers; sans doute c’étaient des âmes vaillantes et de bons cœurs; mais je les connaissais depuis trop peu de temps pour être en intimité avec aucun d’eux. Dans ce vide immense qu’avait fait autour de moi la terrible catastrophe, je sentais le besoin d’une âme qui m’aimât; sans cette âme, l’existence m’était insupportable, presque impossible.—J’avais bien retrouvé Rossetti,—c’est-à-dire un frère; mais Rossetti, retenu par les devoirs de sa charge, ne pouvait vivre avec moi, et à peine le voyais-je une fois par semaine. J’avais donc besoin, comme je l’ai dit, de quelqu’un qui m’aimât, qui m’aimât sans retard. Or, l’amitié est le fruit du temps: il lui faut des années pour mûrir, tandis que l’amour, c’est l’éclair, fils de l’orage parfois. Mais qu’importe, je suis de ceux qui préfèrent les orages, quels qu’ils soient, aux calmes de la vie, aux bonaces du cœur.
C’était donc une femme qu’il me fallait; une femme seule pouvait me guérir; une femme, c’est-à-dire l’unique refuge, le seul ange consolateur, l’étoile de la tempête; une femme, c’est la divinité qu’on n’implore jamais en vain quand on l’implore avec le cœur et surtout quand on l’implore dans l’infortune.
C’était avec cette incessante pensée que de ma cabine de l’Itaparika je tournai mon regard vers la terre.—Le morne de la Barra était voisin, et de mon bord je découvrais de belles jeunes filles, occupées à divers ouvrages domestiques.—Une d’elles m’attirait préférablement aux autres.—On m’ordonna de débarquer, et aussitôt je me dirigeai vers la maison sur laquelle depuis si longtemps se fixait mon regard; mon cœur battait, mais il renfermait, si agité qu’il fût, une de ces résolutions qui ne faiblissent pas.—Un homme m’invita à entrer,—je fusse entré quand même il me l’eût défendu;—j’avais vu cet homme une fois. Je vis la jeune fille et lui dis: «Vierge, tu seras à moi!» J’avais par ces paroles créé un lien que la mort seule pouvait rompre.—J’avais rencontré un trésor défendu, mais un trésor d’un tel prix!... S’il y eut une faute commise, la faute fut à moi tout entière.—Ce fut une faute si, en se joignant, deux cœurs déchiraient l’âme d’un innocent.