Elle y descendit, en effet, et en ressortit bientôt, poussant devant elle deux ou trois matelots, tout honteux d’être moins braves qu’une femme.
Nous employâmes le reste du jour à ensevelir les morts et à réparer les dommages causés à notre goëlette par le feu ennemi, et ces dommages n’étaient pas minces. Le lendemain, les impériaux ne reparaissant pas, et se préparant sans doute à quelque nouvelle attaque contre nous, nous embarquâmes notre canon, nous levâmes l’ancre vers la nuit, et nous nous dirigeâmes de nouveau vers la lagune.
Lorsque l’ennemi s’aperçut de notre départ, nous étions déjà loin; il se mit néanmoins à notre poursuite, mais ce ne fut que dans la journée du lendemain qu’il put nous envoyer quelques coups de canon qui restèrent sans effet; de sorte que nous rentrâmes sans autre accident dans la lagune, où nous fûmes fêtés par les nôtres, qui s’émerveillaient que nous eussions pu échapper à un ennemi si supérieur en nombre.
XXVI
LAC D’IMIRUI
D’autres événements nous attendaient à la lagune.
Comme les ennemis continuaient de s’avancer contre nous par terre en nombre tellement supérieur qu’il n’y avait pas chance de leur résister, et que, d’un autre côté, nos maladresses et nos brutalités nous avaient aliéné les habitants de la province Sainte-Catherine, tout prêts à se révolter et à se réunir aux impériaux, et que déjà même s’était révoltée la population de la ville d’Imirui, située à l’extrémité du lac, je reçus du général Canavarro l’ordre de châtier ce malheureux pays par le fer et par le feu: force me fut d’obéir au commandement.
Les habitants et la garnison avaient fait des préparatifs de défense du côté de la mer; je débarquai donc à trois milles de distance, et les assaillis au moment où ils s’y attendaient le moins, du côté de la montagne; surprise et battue, la garnison fut mise en fuite, et nous nous trouvâmes maîtres d’Imirui.
Je désire pour moi, comme pour toute créature qui n’a pas cessé d’être homme, ne jamais recevoir un ordre pareil à celui que j’avais reçu, et qui était tellement positif, qu’il n’y avait pas pour moi moyen de m’en écarter. Quoiqu’il existe de longues et prolixes relations de faits pareils, je crois qu’il est impossible que la plus terrible relation approche de la réalité. Dieu me regarde en pitié et me pardonne, mais je n’ai jamais eu dans ma vie journée qui laissât en mon âme un aussi amer souvenir que celle-là: nul ne se fera une idée, en laissant le pillage libre, de la fatigue que j’eus à subir pour empêcher la violence contre les personnes, et pour circonscrire la destruction dans la limite des choses inanimées, et cependant j’y parvins, je crois, au delà de mes espérances; mais relativement aux biens, il me fut impossible d’éviter le désordre. Rien n’y put, ni l’autorité du commandement, ni les punitions, ni même les coups. J’en arrivai jusqu’à la menace du retour de l’ennemi. Je répandis le bruit qu’ayant reçu des renforts, il revenait contre nous, tout fut inutile; et si l’ennemi était revenu, en effet, nous trouvant ainsi débandés, il eût fait littéralement de nous une boucherie. Par malheur, la ville, quoique petite, renfermait quantité de magasins pleins de vins et de liqueurs alcooliques, de sorte qu’à part moi, qui ne bois jamais que de l’eau, et quelques officiers que je parvins à garder sous ma main, l’ivresse fut à peu près générale. Ajoutez à cela que mes hommes étaient pour la majeure partie des gens que je connaissais à peine, nouvelles recrues, indisciplinées par conséquent. Cinquante hommes bien déterminés, venant nous attaquer à l’improviste, eussent bien certainement eu raison de nous. Enfin, à force de menaces et d’efforts, je parvins à rembarquer ces bêtes sauvages déchaînées.
On porta à bord du bâtiment quelques vivres et quelques effets sauvés du pillage, et destinés à la division, et l’on revint à la lagune.
Pendant ce temps, l’avant-garde commandée par le colonel Texeira, se retirait devant l’ennemi, qui s’avançait rapide et nombreux.