J’obéis. Alors, sous un feu qui ne se ralentit pas un instant, nous arrivâmes à faire transporter à terre, par les survivants, les armes et les munitions, opération qu’à défaut d’officier, dirigeait Anita, tandis que, passant d’un bâtiment à l’autre, je déposais dans l’endroit le plus inflammable de chacun d’eux le feu qui devait le dévorer.
Ce fut une mission terrible, en ce qu’elle me fit passer une triple revue de morts et de blessés. C’était un véritable abattoir de chair humaine; on marchait sur les bustes séparés des corps; à chaque pas, on poussait du pied des membres épars. Le commandant de l’Itaparika, Juan Enriquez de la Raguna, était couché au milieu des deux tiers de son équipage, avec un boulet qui lui faisait, au milieu de la poitrine, un trou à passer le bras. Le pauvre John Griggs avait eu, comme je l’ai dit ailleurs, le corps coupé en deux par une mitraillade, presque reçue à bout portant. Je me tâtais, à la vue d’un pareil spectacle, et je me demandais comment, ne m’étant pas plus ménagé que les autres, j’avais pu rester entier.
En un instant, un nuage de fumée enveloppa nos bâtiments,—et nos braves morts eurent du moins, brûlés sur le pont de leurs bâtiments,—un bûcher digne d’eux.
Pendant que j’avais accompli mon œuvre de destruction, Anita avait accompli son œuvre de sauvetage.—Mais de quelle façon, bon Dieu! de manière à me faire trembler. Peut-être, pour le transport des armes à la côte et son retour au bâtiment, fit-elle vingt voyages, passant constamment sous le feu de l’ennemi. Elle était dans une petite barque avec deux rameurs, et les pauvres diables se courbaient le plus possible pour éviter balles et boulets.
Mais elle, debout à la poupe, au milieu de la mitraille, elle apparaissait droite, calme et fière comme une statue de Pallas, et Dieu, qui étendait une main sur moi, la couvrait en même temps de l’ombre de cette main.
Il était nuit presque close, lorsque ayant réuni les survivants, je rejoignis la queue de notre division, en retraite vers Rio-Grande, et suivant la même route que nous avions suivie quelques mois auparavant, le cœur plein d’espérance, et précédés par la victoire.
XXVIII
A CHEVAL
Au milieu des péripéties de mon aventureuse existence, j’ai toujours eu de douces heures, de bons moments, et quoique celui où je me trouvais ne paraisse pas au premier abord faire partie de ceux qui m’ont laissé un agréable souvenir, je le réclame cependant, sinon comme plein de bonheur, du moins comme plein d’émotions.
A la tête de quelques hommes restés de tant de combattants qui avaient, à juste titre, mérité le nom de braves, je marchais à cheval, fier des vivants, fier des morts, presque fier de moi-même. A mes côtés chevauchait la reine de mon âme, la femme digne de toute admiration. J’étais lancé dans une carrière plus attrayante que celle de la marine: que m’importait de n’avoir, comme le philosophe grec, que ce que je portais avec moi? de servir une pauvre république qui ne payait personne, et dont, fût-elle riche, je n’eusse pas voulu être payé? N’avais-je pas un sabre battant à mon côté, une carabine posée en travers de mes arçons? N’avais-je pas près de moi Anita, mon trésor, cœur aussi ardent que le mien pour la cause des peuples? N’envisageait-elle pas les combats comme un divertissement, comme une simple distraction de la vie des camps? L’avenir me souriait serein et fortuné; et plus se présentaient sauvages et désertes les solitudes américaines, plus délicieuses et plus belles elles m’apparaissaient.
Nous continuâmes donc notre marche de retraite jusqu’à Las Torres, limite des deux provinces, où nous établîmes notre camp. L’ennemi s’était contenté de reprendre la lagune, et avait cessé de nous poursuivre. Se combinant avec la division Andréa, la division Acunha, venant de la province de San Paolo se dirigeait vers Cima-da-Serra, département de la montagne appartenant à la province de Rio-Grande.