L’ennemi, profitant des inégalités du terrain, avait établi sa ligne de bataille sur une colline assez élevée, devant laquelle se trouvait une vallée profonde, obstruée par beaucoup de broussailles; il avait, en outre, embusqué sur ses flancs quelques pelotons. Texeira ordonna l’attaque; l’ordre fut vigoureusement accompli. L’ennemi alors simula une retraite. Nos hommes se mirent à sa poursuite sans cesser la fusillade; mais tout à coup ils furent attaqués par les pelotons embusqués qu’ils n’avaient pas vus, et qui, les prenant en flanc, les obligèrent de repasser la vallée en désordre. Nous laissâmes dans cette échauffourée un de nos meilleurs officiers, Manoel N..., lequel était fort aimé de notre chef. Mais notre ligne, bientôt reformée, se reporta en avant avec une nouvelle impétuosité; l’ennemi recula et se mit en retraite.
Il n’y eut pas un grand nombre de tués ni de blessés de part ou d’autre, peu de troupes ayant été engagées.
Cependant, l’ennemi se retirait avec précipitation, et nous le poursuivions avec acharnement; mais ses deux lignes de cavalerie continuant de fuir pendant l’espace de neuf milles, nous ne pûmes le poursuivre avec notre infanterie. En approchant du Passa du Maromba, notre chef d’avant-garde, le major Giacinto, donna avis au colonel que l’ennemi faisait passer dans le plus grand désordre la rivière à ses bœufs et à ses chevaux; ce qui était, selon lui, la preuve qu’il voulait continuer sa retraite. Texeira n’hésita pas un instant: il ordonna à notre petit peloton de cavalerie de se mettre au galop, et me recommanda de le suivre d’aussi près que possible avec mon infanterie.
Mais cette retraite n’était qu’une feinte de notre astucieux ennemi; et, malheureusement, cette feinte ne lui réussit que trop.—Par l’effet des accidents de terrain et de la précipitation avec laquelle il l’avait franchi, il s’était trouvé hors de notre vue, et, arrivé au fleuve, il avait bien, comme nous l’avait fait dire le major Giacinto, poussé de l’autre côté du fleuve ses bœufs et ses chevaux, mais la troupe s’était cachée, elle, derrière des collines boisées qui la dérobaient entièrement à nos yeux.
Ces mesures prises, et ayant laissé un peloton pour soutenir leur ligne de tirailleurs, les impériaux, prévenus de l’imprudence que nous avions eue de laisser notre infanterie en arrière, firent une contre-marche,et bientôt les escadrons apparurent, gravissant la pente facile d’une vallée.
Notre peloton, qui poursuivait l’ennemi dans sa fuite simulée, fut le premier à s’apercevoir du piége, sans avoir le temps de l’éviter. Pris de flanc, il fut complétement culbuté; nos trois autres escadrons de cavalerie eurent le même sort, et cela malgré le courage et la résolution de Texeira et de quelques-uns de nos officiers de Rio-Grande; en quelques instants nos cavaliers furent rompus et éparpillés dans toutes les directions.
C’étaient, je l’ai dit, presque tous des prisonniers de Santa Vittoria, sur lesquels nous avions peut-être un peu légèrement compté;—en effet, ils ne pouvaient guère être bien affectionnés à notre cause;—puis, soldats nouveaux et venus de province, peu faits à l’exercice du cheval;—aussi se débandèrent-ils au premier choc, et, à part quelques morts, se laissèrent-ils faire en grande partie prisonniers.—Je ne perdis rien des incidents de la catastrophe.—Monté sur un bon cheval, après avoir excité mes fantassins à marcher le plus rapidement possible, je m’étais lancé en avant, et, arrivé au sommet d’une colline, je suivais des yeux le triste résultat du combat.
Mes fantassins firent tout au monde pour arriver à temps, mais ce fut en vain.—Du haut de mon éminence, je jugeai qu’il était trop tard pour qu’ils pussent ramener à nous la victoire, mais encore assez tôt pour empêcher que tout ne fût perdu.—J’appelai à moi une douzaine de mes anciens compagnons, les plus lestes et les plus braves: ils accoururent. Je laissai le major Peichotto chargé du reste, et avec cette poignée de vaillants je pris, au sommet d’une colline, une position fortifiée par des arbres.—De là nous fîmes tête à l’ennemi, qui s’aperçut qu’il n’était pas tout à fait vainqueur, et nous servîmes de point de ralliement à ceux des nôtres qui n’avaient pas complétement perdu courage.—Le colonel se replia sur nous avec quelques cavaliers, après avoir fait des miracles de courage; le reste de l’infanterie nous rejoignit sur ce point, et alors la défense devint terrible et meurtrière.
Cependant, forts de notre position et réunis au nombre de soixante et treize, nous combattîmes avec avantage; l’ennemi, manquant d’infanterie et peu habitué à combattre contre cette arme, nous chargeait inutilement: cinq cents hommes d’excellente cavalerie, toute bouillante et enorgueillie de la victoire, s’épuisèrent devant quelques hommes résolus, sans pouvoir un seul instant les entamer.—Cependant, malgré cet avantage momentané, il ne fallait pas donner le temps à l’ennemi de réunir ses forces, dont plus de la moitié était encore occupée à poursuivre nos fugitifs; et surtout il fallait chercher un refuge plus solide que celui qui nous avait protégés jusqu’alors.—Un îlot d’arbres s’offrit à notre vue, distant d’un mille environ.—Nous commençâmes notre retraite en nous dirigeant vers lui.—En vain l’ennemi cherchait-il à nous rompre, en vain nous chargeait-il chaque fois qu’il trouvait l’avantage du terrain, tout fut inutile.
Ce fut, au reste, dans cette circonstance un grand avantage pour nous que les officiers fussent armés de carabines; et comme nous étions tous des hommes aguerris, tous nous tenant serrés, faisant face à l’ennemi de quelque côté qu’il se présentât,—reculant toujours ainsi en bon ordre avec un feu terrible et bien dirigé, nous gagnâmes notre refuge, où n’osa pénétrer l’ennemi. Une fois à couvert dans notre bosquet, nous trouvâmes une clairière, et, toujours serrés, toujours le fusil au poing, nous attendîmes la nuit.