L’ennemi, que rien n’avait prévenu de notre fuite, nous chercha inutilement le jour suivant.
Le jour du combat, le danger avait été grand, la fatigue énorme, la faim impérieuse, la soif ardente; mais il fallait combattre, combattre pour la vie, et cette idée dominait toutes les autres. Une fois dans la forêt, il n’en fut pas de même; tout nous manqua, et la détresse, n’ayant plus la distraction du péril, se fit sentir terrible, cruelle, insupportable. L’absence des vivres, l’abattement de tous, les blessures de quelques-uns, l’absence de moyens de les panser, faillirent nous jeter dans le découragement.
Nous restâmes quatre jours sans trouver autre chose que des racines; et je renonce à peindre la fatigue que nous eûmes à nous tracer un chemin dans cette forêt, où il n’existait pas même un sentier, et où la nature, impitoyablement féconde, fait, sous des pins gigantesques, pousser et épaissir une seconde forêt de roseaux, dont les débris forment en certains endroits d’infranchissables remparts.
Quelques-uns de nos hommes désertèrent, désespérés; ce fut un travail de les rallier et de leur imposer à force d’énergie. Il n’y avait qu’une seule ressource peut-être à ce découragement, et ce fut moi qui la trouvai. Je les réunis et leur dis que je leur donnais toute liberté de se retirer, chacun de son côté, comme ils l’entendraient, ou de continuer à marcher unis et en corps, protégeant les blessés et se défendant les uns les autres. Le remède fut efficace: à partir de ce moment, chacun étant libre de son départ, nul ne songea plus à déserter, et la confiance du salut revint à tous.
Cinq jours après le combat, nous trouvâmes une picada, sentier de la largeur d’un homme, rarement de deux, tracé dans la forêt. Ce sentier nous conduisit à une maison, où nous nous rassasiâmes en tuant deux bœufs.
De là, nous continuâmes notre chemin vers Lages, où nous arrivâmes par un effroyable jour de pluie.
XXX
SÉJOUR A LAGES ET DANS LES ENVIRONS
Ce bon pays de Lages, qui nous avait si bien fêtés victorieux, avait, à la nouvelle de notre défaite, retourné sa bannière, et quelques-uns des plus résolus avaient rétabli le système impérial. Ceux-là, au reste, s’enfuirent à notre arrivée, et comme ils étaient marchands, la plupart d’entre eux avaient laissé leurs magasins approvisionnés de toutes choses. Ce fut une providence, car nous crûmes pouvoir, sans remords, nous approprier les marchandises de nos ennemis, et, grâce à la variété des commerces qu’ils exerçaient, améliorer singulièrement notre position.
Cependant, Teixeira écrivit à Aranha, en lui ordonnant de se joindre à nous, et il eut vers ce temps, la nouvelle de l’arrivée du colonel Portinko, qui avait été envoyé par Bento Manoel pour suivre ce même corps de Mello, si malheureusement rencontré par nous à Coritibani.
J’ai servi en Amérique la cause des peuples, et l’ai sincèrement servie; j’étais donc l’adversaire de l’absolutisme, là-bas comme en Europe; amant du système en harmonie avec mon opinion, et par conséquent ennemi du système contraire. J’ai quelquefois admiré les hommes, je les ai souvent plaints, je ne les ai jamais haïs. Lorsque je les ai trouvés égoïstes et méchants, j’ai mis leur méchanceté et leur égoïsme sur le compte de notre malheureuse nature. Depuis, je me suis éloigné du théâtre où se sont passés les événements que je raconte; j’en suis à deux mille lieues au moment où j’écris ces lignes, on peut, par conséquent, croire à mon impartialité. Eh bien, je le dis pour mes amis comme pour mes ennemis, c’étaient d’intrépides enfants du continent américain ceux que je combattais, mais non moins intrépides ceux dans les rangs desquels j’avais pris ma place.