Ce fut donc une audacieuse entreprise que celle que nous arrêtâmes de défendre Lages contre un ennemi dix fois supérieur à nous, et dont une récente victoire doublait la confiance. Séparés de lui par le fleuve Canoas, que nous ne pouvions garnir suffisamment pour le défendre, nous attendîmes pendant de longs jours la jonction d’Aranha et de Portinko; pendant toute cette période, l’ennemi fut maintenu par une poignée d’hommes. Et aussitôt les renforts arrivés, nous marchâmes résolûment à lui; mais ce fut lui alors qui n’accepta plus le combat, et qui se retira sur la province voisine de San Paolo, où il espérait trouver un puissant secours.
Ce fut dans cette circonstance que je constatai les défauts et les vices généralement reprochés aux armées républicaines: ces armées se composent d’ordinaire d’hommes pleins de patriotisme et de courage, mais qui n’entendent rester sous les drapeaux que tant que l’ennemi menace, s’en éloignent et les abandonnent quand celui-ci disparaît. Ce vice fut presque notre ruine, ce défaut faillit causer notre perte, dans cette circonstance, où un ennemi, mieux renseigné, eût pu nous anéantir en en profitant.
Les Serraniens donnèrent l’exemple d’abandonner leurs rangs. Les hommes de Portinko le suivirent. Notez bien que les déserteurs, non-seulement emmenaient leurs propres chevaux, mais ceux de la division, si bien, que nos forces se fondirent de jour en jour, avec une telle rapidité, que nous fûmes bientôt forcés d’abandonner Lages, et de nous retirer vers la province de Rio-Grande, craignant la présence de cet ennemi, qui avait été forcé de fuir devant nous, et dont la fuite nous avait vaincus.
Que cela serve d’exemple aux peuples qui veulent être libres; qu’ils sachent bien que ce n’est point avec des fleurs, des fêtes, des illuminations que l’on combat les soldats aguerris et disciplinés du despotisme, mais avec des soldats plus disciplinés et plus aguerris qu’eux; qu’ils ne se mettent donc pas à ce rude ouvrage, ceux qui ne sont pas capables d’aguerrir et de discipliner un peuple après l’avoir soulevé.
Il y a aussi des peuples qui ne valent pas la peine d’être soulevés, la gangrène ne se guérit pas.
Le reste de nos forces, ainsi diminuées, lorsque nous étions privés des choses les plus nécessaires, et particulièrement d’habits,—privation terrible à l’approche de l’hiver sombre et rude de ces régions élevées,—le reste de nos forces, disais-je, commença de se démoraliser, et de demander, à haute voix, de rejoindre ses foyers. Teixeira fut donc forcé de céder à cette exigence, et m’ordonna de descendre des montagnes et de me réunir à l’armée, se préparant de son côté à en faire autant. Cette retraite fut rude, et à cause de la difficulté des chemins, et à cause des hostilités cachées des habitants de la forêt, ennemis acharnés des républicains.
Au nombre de soixante-dix, à peu près, nous descendîmes donc la picada di Peloffo.—J’ai déjà dit ce que c’était qu’une picada, et nous eûmes à affronter des embuscades réitérées et imprévues, que nous traversâmes avec un bonheur inouï, grâce à la résolution des hommes que je conduisais, et un peu à la confiance sans bornes qu’en général j’inspire à ceux que je commande. Le sentier que nous suivions était étroit à laisser passer deux hommes à peine, et de tout côté enveloppé de maquis; l’ennemi, né dans le pays, au fait de toutes les localités, s’embusquait aux endroits les plus favorables, puis il nous entourait, se dressant tout à coup, avec des cris furieux, tandis qu’un cercle de flamme s’allumait en petillant autour de nous, sans que nous pussions voir les tireurs, heureusement plus bruyants qu’habiles. Au reste, la contenance admirable de mes hommes, leur union dans le danger furent telles, que quelques-uns seulement furent légèrement blessés, et que nous n’eûmes qu’un cheval tué.
Ces événements rappellent, en vérité, les forêts enchantées du Tasse, où chaque arbre vivait, et avait une voix et du sang.
Nous rejoignîmes le quartier général à Mala-Casa, où se trouvait alors Bento Gonzales, réunissant les fonctions de président et de général en chef.