Quant à nous, notre âme, pour ainsi dire, sentait les palpitations de la bataille, et s’inondait de la confiance de la victoire. Jamais jour plus beau, jamais plus magnifique spectacle ne s’était offert à moi. Placé au centre de notre infanterie, à l’extrême sommet de la colline, je découvrais tout, champ de bataille et double armée. Les plaines sur lesquelles se jouait le jeu meurtrier de la guerre étaient semées de plantes basses et rares, ne faisant aucun obstacle ni aux mouvements stratégiques, ni au regard qui les suivait; et je pouvais me dire qu’à mes pieds, au-dessous de moi, dans quelques minutes, seraient résolues les destinées de la plus grande partie du continent américain, peut-être même du plus grand empire du monde.

Y aura-t-il un peuple ou non? Ces corps, si compacts, si bien soudés les uns aux autres, vont-ils être défaits et dispersés? Tout cela dans un instant ne va-t-il pas être cadavres et membres broyés détachés du corps, nageant dans le sang? Toute cette belle et vivante jeunesse va-t-elle engraisser de ses débris ces magnifiques campagnes? Allons donc! sonnez fanfares, tonnez canons, rugis bataille, et que tout soit décidé, comme à Zama, comme à Pharsale, comme à Actium!

Mais non, il n’en devait pas être ainsi: cette plaine ne devait pas être celle du carnage. Le général ennemi, intimidé par notre forte position et par notre ferme contenance, hésita, fit repasser le torrent à ses deux bataillons, et de l’offensive qu’il avait prise en revint à la défensive. Le général Calderon avait été tué dès le commencement de l’attaque, et de là était venue peut-être l’hésitation de Georgio. Du moment où il ne nous attaquait pas, ne devions-nous pas l’attaquer, nous? Telle était l’opinion de la majorité. Eussions-nous bien fait? Le combat s’engageant dans les conditions primitives, et malgré notre admirable position, toutes les chances étaient pour nous. Mais abandonnant cette position pour suivre un ennemi quatre fois plus fort que nous en infanterie, il fallait reporter le combat sur l’autre bord du torrent.

C’était scabreux, bien que tentant.

En somme, nous ne combattîmes point ou nous combattîmes à peine, et nous passâmes toute la journée en présence, nous contentant d’escarmoucher.

Dans notre armée la viande avait manqué, et l’infanterie était particulièrement affamée; plus insupportable encore peut-être que la faim était la soif; nulle part on ne trouvait d’eau que dans ce torrent, qui était au pouvoir de l’ennemi. Mais nos hommes étaient faits à toutes les privations, et une seule plainte sortit de la bouche de ces mourants de faim et de soif,—celle de ne pas combattre.—O Italiens! Italiens! le jour où vous serez unis et sobres, et patients à la fatigue et aux privations comme ces hommes du continent américain, l’étranger, soyez-en sûrs, ne foulera plus votre terre et ne souillera plus votre foyer. Ce jour-là, ô Italiens! l’Italie aura repris sa place, non-seulement au milieu, mais à la tête des nations de l’univers.

Pendant la nuit, le vieux général Georgio avait disparu, et, le jour venu, nous cherchâmes en vain l’ennemi; seulement, vers dix heures du matin, au moment où le brouillard se levait, on le revit dans les fortes positions de Taquari.

Peu de temps après, nous eûmes avis que sa cavalerie traversait le fleuve. Les impériaux étaient donc en pleine retraite; il fallait les attaquer et notre général n’hésita point.

La cavalerie ennemie avait passé le fleuve, assistée dans ce passage par quelques bâtiments ennemis; mais l’infanterie était tout entière restée sur la gauche, protégée par ces mêmes bâtiments et par la forêt: sa position était donc des plus avantageuses. Notre seconde brigade d’infanterie, composée du troisième et du vingtième bataillons, était destinée à commencer l’attaque. Elle l’effectua avec toute la bravoure dont elle était capable. Mais l’ennemi était numériquement si supérieur à ces braves, qu’après avoir fait des prodiges de valeur ils furent forcés de se retirer, soutenus par la première brigade et par le premier bataillon d’artillerie,—sans canon,—et de la marine. Le combat fut terrible, dans la forêt surtout, où le bruit des coups de fusil et des arbres brisés semblait, au milieu d’une épaisse fumée, celui d’une infernale tempête.

Nous ne comptions pas moins de cinq cents tués et blessés de chaque côté. Les cadavres de nos vaillants républicains furent trouvés jusque sur la berge du fleuve où ils avaient repoussé et presque précipité l’ennemi dans le courant. Par malheur, ces pertes furent sans résultat relativement à leur importance, puisque, la deuxième brigade en retraite, le combat fut suspendu.