Mais il n’en fut pas de même du combat de Coritibani.
J’ai raconté comment, malgré le courage de Texeira, notre cavalerie fut rompue, et comment, avec mes soixante-trois fantassins, je restai enveloppé par plus de cinq cents hommes de cavalerie ennemie.
Anita devait, dans cette journée, assister aux plus sombres péripéties de la guerre.
Ne se soumettant qu’à regret au rôle de simple spectatrice du combat, elle pressait la marche des munitions, craignant que les cartouches ne manquassent aux combattants: le feu que nous étions obligés de faire donnait à supposer, en effet, que si nos munitions n’étaient pas renouvelées, elles seraient bientôt épuisées; elle s’approchait donc dans ce but du lieu principal du combat, quand une vingtaine de cavaliers ennemis, poursuivant quelques-uns de nos fugitifs, tombèrent sur nos soldats du train. Excellente cavalière, et montant un admirable cheval, Anita pouvait fuir et leur échapper; mais cette poitrine de femme renfermait un cœur de héros: au lieu de fuir, elle excita nos soldats à se défendre, et se trouva tout à coup entourée par les impériaux. Un homme se fût rendu: elle mit les éperons dans le ventre de son cheval, et, d’un vigoureux élan, passa au milieu de l’ennemi, n’ayant reçu qu’une seule balle au travers de son chapeau, laquelle lui avait enlevé les cheveux, mais sans même effleurer le crâne. Peut-être se sauvait-elle, si son cheval ne s’était abattu, frappé à mort par une autre balle; elle dut alors se rendre, et fut présentée au colonel ennemi.
Sublime de courage dans le danger, Anita grandissait encore, s’il est possible, dans l’adversité; de sorte qu’en présence de cet état-major, émerveillé de son courage, mais qui n’eut pas le bon goût de cacher devant une femme l’orgueil de la victoire, elle repoussa avec une rude et dédaigneuse fierté quelques mots qui lui parurent sentir le mépris pour les républicains vaincus, et combattit aussi vigoureusement de la parole qu’elle avait fait avec les armes.
Anita me croyait mort. Dans cette croyance, elle demanda et obtint la permission d’aller au milieu des cadavres chercher mon corps sur le champ de bataille. Longtemps elle erra seule et pareille à une ombre sur la plaine ensanglantée, cherchant celui qu’elle craignait de rencontrer, retournant ceux des morts qui étaient tombés le visage contre terre, et auxquels, par les vêtements ou par la taille, elle trouvait quelque ressemblance avec moi.
La recherche fut inutile; c’était à moi, au contraire, que le sort réservait cette douleur, de baigner de mes larmes ses joues glacées; et lorsque cette angoisse suprême m’étreignit, il me fut défendu de répandre une poignée de terre, de jeter une fleur sur la tombe de la mère de mes fils!
Dès qu’elle fut à peu près sûre que j’existais encore, Anita n’eut plus qu’une pensée, celle de fuir;—l’occasion ne tarda point à se présenter.—Profitant de l’ivresse de l’ennemi victorieux, elle passa dans une maison voisine de celle où on la gardait prisonnière, et où, sans la connaître, une femme la reçut et la protégea.—Mon manteau, que j’avais jeté loin de moi pour être plus libre de mes mouvements, était tombé au pouvoir d’un ennemi; elle le lui échangea contre le sien, plus beau et d’une plus grande valeur.—La nuit vint, Anita s’élança dans la forêt et y disparut; il fallait à la fois avoir le cœur de lion et de gazelle de cette sainte créature, pour se risquer ainsi. Celui-là seul qui a vu les immenses forêts qui couvrent les cimes de l’Espinano, avec leurs pins séculaires, qui semblent destinés à soutenir le ciel et qui sont les colonnes de ce splendide temple de la nature, les gigantesques roseaux qui en peuplent les intervalles, et qui fourmillent d’animaux féroces et de reptiles dont la piqûre est mortelle, pourra se faire une idée des dangers qu’elle avait à courir, des difficultés qu’elle avait à surmonter. Heureusement la fille des steppes américaines ignorait ce que c’était que la peur; c’était, de Coritibani à Lages, vingt lieues à faire dans des bois impénétrables, seule, sans aliments; comment y parvint-elle? Dieu le sait.
Le peu d’habitants de cette partie de la province qu’elle pouvait rencontrer, était hostile aux républicains, et aussitôt qu’ils connurent notre défaite, ils s’armèrent et dressèrent des embuscades sur plusieurs points, et particulièrement dans les picadas que devaient suivre les fugitifs dans la direction de Coritibani à Lages.
Dans les cabecaes, c’est-à-dire dans les parties presque impraticables de ces sentiers, il se fit un affreux carnage de nos malheureux compagnons. Anita traversa de nuit ces pas dangereux, et, soit sa bonne étoile, soit l’admirable résolution avec laquelle elle les franchit, son aspect fit toujours fuir les assassins, qui fuirent, disaient-ils, poursuivis par un être mystérieux!