La chose commençait à marcher, lorsque quelques mauvais esprits essayèrent de soulever parmi les légionnaires un parti contre moi, en intimidant ceux qui étaient disposés à me suivre. On insinuait à ces pauvres gens que je les conduisais à une mort certaine, que l’entreprise que je rêvais était impossible, et qu’un sort pareil à celui des frères Bandiera leur était réservé. Il en résulta que les plus timides se retirèrent, et que je restai avec quatre-vingt-cinq hommes, et encore, sur ces quatre-vingt-cinq, vingt-neuf nous abandonnèrent-ils, une fois embarqués.

Par bonheur, ceux qui demeuraient avec moi étaient les plus vaillants, survivants presque tous de notre combat de San-Antonio. En outre, j’avais quelques Orientaux confiants dans ma fortune et, parmi eux, mon pauvre nègre Aguyar, qui fut tué au siége de Rome.

J’ai dit que j’avais provoqué, parmi les Italiens, une souscription pour aider à notre départ. La plus forte partie de cette souscription avait été fournie par Étienne Antonini, Génois établi à Montevideo.

Le gouvernement, de son côté, offrit de nous aider de tout son pouvoir; mais je le savais si pauvre, que je ne voulus accepter de lui que deux canons et huit cents fusils, que je fis transporter sur notre brick.

Au moment du départ, il nous arriva, avec le commandant du Biponte-Gazolo, de Nervi, la même chose qui arriva aux Français, lors de la croisade de Baudouin avec les Vénitiens, ceux-ci ayant promis de les transporter en terre sainte: c’est que son exigence fut telle, qu’il fallut tout vendre, jusqu’à nos chemises, pour le satisfaire, si bien que, pendant la traversée, quelques-uns restèrent couchés faute d’habits pour se vêtir.

Nous étions déjà à trois cents lieues des côtes, à peu près à la hauteur des bouches de l’Orénoque, et je m’amusais avec Orrigoni à harponner des marsouins sur le beaupré, quand tout à coup j’entendis retentir le cri «Au feu!»

Sauter du beaupré sur la poulaine, de la poulaine sur le pont, et me laisser couler par le panneau, fut l’affaire d’une seconde.

En faisant une distribution de vivres, le distributeur avait eu l’imprudence de tirer de l’eau-de-vie d’un baril avec une chandelle à la main; l’eau-de-vie avait pris feu, celui qui la tirait avait perdu la tête, et, au lieu de refermer le baril, avait laissé l’eau-de-vie couler à flots; la soute aux vivres, séparée de la sainte-barbe par une planche épaisse d’un pouce à peine, était un véritable lac de feu.

C’est là que je vis combien les hommes les plus braves sont accessibles à la peur, quand le danger se présente à eux sous un aspect autre que celui dont ils ont l’habitude.

Tous ces hommes, qui étaient des héros sur le champ de bataille, se heurtaient, couraient, perdaient la tête, tremblants et effarés comme des enfants.