Blancard, Langlade et Murat saisirent leurs chapeaux et se mirent à vider la barque. La position de ces quatre hommes était affreuse, elle dura trois heures. Au point du jour le vent faiblit; cependant la mer resta grosse et tourmentée. Le besoin de manger commença à se faire sentir; toutes les provisions avaient été atteintes par l’eau de mer, le vin seul avait été préservé du contact. Le roi prit une bouteille, en avala le premier quelques gorgées; puis il la passa à ses compagnons, qui burent à leur tour: la nécessité avait chassé l’étiquette. Langlade avait par hasard sur lui quelques tablettes de chocolat, qu’il offrit au roi. Murat en fit quatre parts égales et força ses compagnons de manger; puis, le repas fini, on orienta vers la Corse; mais la barque avait tellement souffert qu’il n’y avait pas probabilité qu’elle pût gagner Bastia.

Le jour se passa tout entier sans que les voyageurs pussent faire plus de dix lieues; ils naviguaient sous la petite voile; de foque, n’osant tendre la grande voile, et le vent était si variable, que le temps se perdait à combattre ses caprices. Le soir une voie d’eau se déclara; elle pénétrait à travers les planches disjointes; les mouchoirs réunis de l’équipage suffirent pour tamponner la barque, et la nuit, qui descendit triste et sombre, les enveloppa pour la seconde fois de son obscurité. Murat écrasé de fatigue, s’endormit; Blancard et Langlade reprirent place près de Donadieu; et ces trois hommes, qui semblaient insensibles au sommeil et à la fatigue, veillèrent à la tranquillité de son sommeil.

La nuit fut, en apparence, assez tranquille; cependant quelquefois des craquemens sourds se faisaient entendre. Alors les trois marins se regardaient avec une expression étrange; puis leurs yeux se reportaient vers le roi, qui dormait au fond de ce bâtiment, dans son manteau trempé d’eau de mer, aussi profondément qu’il avait dormi dans les sables de l’Egypte et dans les neiges de la Russie. Alors l’un d’eux se levait, s’en allait à l’autre bout du canot en sifflant entre ses dents l’air d’une chanson provençale... puis, après avoir consulté le ciel, les vagues et la barque, il revenait auprès de ses camarades, et se rasseyait en murmurant:—C’est impossible; à moins d’un miracle, nous n’arriverons jamais.—La nuit s’écoula dans ces alternatives. Au point du jour on se trouva en vue d’un bâtiment:—Une voile! s’écria Donadieu, une voile! A ce cri le roi se réveilla. En effet, un petit brick marchand apparaissait, venant de Corse et faisant route vers Toulon. Donadieu mit le cap sur lui, Blancard hissa les voiles au point de fatiguer la barque, et Langlade courut à la proue, élevant le manteau du roi au bout d’une espèce de harpon. Bientôt les voyageurs s’aperçurent qu’ils avaient été vus; le brick manœuvra de manière à se rapprocher d’eux; au bout de dix minutes ils se trouvèrent à cinquante pas l’un de l’autre. Le capitaine parut sur l’avant. Alors le roi le héla, lui offrant une forte récompense s’il voulait le recevoir à bord avec ses trois compagnons et les conduire en Corse. Le capitaine écouta la proposition; puis aussitôt, se tournant vers l’équipage, il donna à demi-voix un ordre que Donadieu ne put entendre, mais qu’il saisit probablement par le geste, car aussitôt il commanda à Langlade et à Blancard une manœuvre qui avait pour but de s’éloigner du bâtiment. Ceux-ci obéirent avec la promptitude passive des marins; mais le roi frappa du pied:

—Que faites-vous, Donadieu? que faites-vous? s’écria-t-il; ne voyez-vous pas qu’il vient à nous?

—Oui, sur mon âme! je le vois... Obéissez, Langlade; alerte, Blancard. Oui, il vient sur nous, et peut-être m’en suis-je aperçu trop tard. C’est bien, c’est bien; à moi maintenant. Alors il se coucha sur le gouvernail, et lui imprima un mouvement si subit et si violent, que la barque, forcée de changer immédiatement de direction, sembla se raidir contre lui, comme ferait un cheval contre le frein; enfin elle obéit. Une vague énorme, soulevée par le géant qui venait sur elle, l’emporta avec elle comme une feuille; le brick passa à quelques pieds de sa poupe.

—Ah! traître! s’écria le roi, qui commença seulement à s’apercevoir de l’intention du capitaine; en même temps il tira un pistolet de sa ceinture, en criant: A l’abordage, à l’abordage! et essaya de faire feu sur le brick; mais la poudre était mouillée et ne s’enflamma point. Le roi était furieux, et ne cessait de crier: A l’abordage, à l’abordage!

—Oui, oui, le misérable, ou plutôt l’imbécile, dit Donadieu, il nous a pris pour des forbans, et il a voulu nous couler, comme si nous avions besoin de lui pour cela.

En effet, jetant les yeux sur le canot, il était facile de s’apercevoir qu’il commençait à faire eau. La tentative de salut que venait de risquer Donadieu avait effroyablement fatigué la barque, et la mer entrait par plusieurs écartemens de planches; il fallut se mettre à puiser l’eau avec les chapeaux; ce travail dura dix heures. Enfin Donadieu fit, pour la seconde fois, entendre le cri sauveur:—Une voile! une voile!...

Le roi et ses deux compagnons cessèrent aussitôt leur travail; on hissa de nouveau les voiles, on mit le cap sur le bâtiment qui s’avançait et l’on cessa de s’occuper de l’eau, qui, n’étant plus combattue, gagna rapidement.

Désormais c’était une question de temps, de minutes, de secondes, voilà tout; il s’agissait d’arriver au bâtiment avant de couler bas. Le bâtiment, de son côté, semblait comprendre la position désespérée de ceux qui imploraient son secours, il venait au pas de course; Langlade le reconnut le premier, c’était une balancelle du gouvernement, un bateau de poste qui faisait le service entre Toulon et Bastia. Langlade était l’ami du capitaine, il l’appela par son nom avec cette voix puissante de l’agonie, et il fut entendu. Il était temps, l’eau gagnait toujours; le roi et ses compagnons étaient déjà dans la mer jusqu’aux genoux; le canot gémissait comme un mourant qui râle; il n’avançait plus et commençait à tourner sur lui-même. En ce moment, deux ou trois câbles, jetés de la balancelle, tombèrent dans la barque; le roi en saisit un, s’élança et saisit l’échelle de corde: il était sauvé. Blancard et Langlade en firent autant presque aussitôt; Donadieu resta le dernier, comme c’était son devoir de le faire, et au moment où il mettait un pied sur l’échelle du bord, il sentit sous l’autre s’enfoncer la barque qu’il quittait; il se retourna avec la tranquillité d’un marin, vit le gouffre ouvrir sa vaste gueule au-dessous de lui, et aussitôt la barque dévorée tournoya et disparut. Cinq secondes encore, et ces quatre hommes, qui maintenant étaient sauvés, étaient à tout jamais perdus!...[7]