Murat était à peine sur le pont, qu’un homme vint se jeter à ses pieds; c’était un mameluk qu’il avait autrefois ramené d’Egypte, et qui s’était depuis marié à Castellamare; des affaires de commerce l’avaient attiré à Marseille, où, par miracle, il avait échappé au massacre de ses frères; et, malgré le déguisement qui le couvrait et les fatigues qu’il venait d’essuyer, il avait reconnu son ancien maître. Ses exclamations de joie ne permirent pas au roi de garder plus longtemps son incognito; alors le sénateur Casablanca, le capitaine Oletta, un neveu du prince Baciocchi, un ordonnateur nommé Boërco, qui fuyaient eux-mêmes les massacres du Midi, se trouvant sur le bâtiment, le saluèrent du nom de majesté et lui improvisèrent une petite cour: le passage était brusque, il opéra un changement rapide; ce n’était plus Murat le proscrit, c’était Joachim Ier, roi de Naples. La terre de l’exil disparut avec la barque engloutie; à sa place, Naples et son golfe magnifique apparurent à l’horizon comme un merveilleux mirage, et sans doute la première idée de la fatale expédition de Calabre prit naissance pendant ces jours d’enivrement qui suivirent les heures d’agonie. Cependant le roi, ignorant encore quel accueil l’attendait en Corse, prit le nom de comte de Campo Melle, et ce fut sous ce nom que le 25 août il prit terre à Bastia. Mais sa précaution fut inutile; trois jours après son arrivée, personne n’ignorait plus sa présence dans cette ville. Des rassemblemens se formèrent aussitôt, des cris de: Vive Joachim! se firent entendre, et le roi, craignant de troubler la tranquillité publique, sortit le même soir de Bastia avec ses trois compagnons et son mameluk. Deux heures après il entrait à Viscovato, et frappait à la porte du général Franceschetti, qui avait été à son service tout le temps de son règne, et qui, ayant quitté Naples en même temps que le roi, était revenu en Corse habiter avec sa femme la maison de monsieur Colona Cicaldi, son beau-père. Il était en train de souper lorsqu’on vint lui dire qu’un étranger demandait à lui parler: il sortit et trouva Murat enveloppé d’une capote militaire, la tête enfoncée dans un bonnet de marin, la barbe longue, et portant un pantalon, des guêtres et des souliers de soldat. Le général s’arrêta étonné; Murat fixa sur lui son grand œil noir; puis, croisant les bras:—Franceschetti, lui dit-il, avez-vous à votre table une place pour votre général qui a faim? avez-vous sous votre toit un asile pour votre roi qui est proscrit?... Franceschetti jeta un cri de surprise en reconnaissant Joachim, et ne put lui répondre qu’en tombant à ses pieds et en lui baisant la main. De ce moment, la maison du général fut à la disposition de Murat.

A peine le bruit de l’arrivée du roi fut-il répandu dans les environs que l’on vit accourir à Viscovato des officiers de tous grades, des vétérans qui avaient combattu sous lui, et des chasseurs corses que son caractère aventureux séduisait; en peu de jours la maison du général fut transformée en palais, le village en résidence royale, et l’île en royaume. D’étranges bruits se répandirent sur les intentions de Murat; une armée de neuf cents hommes contribuait à leur donner quelque consistance. C’est alors que Blancard, Langlade et Donadieu prirent congé de lui; Murat voulut les retenir; mais ils s’étaient voués au salut du proscrit, et non à la fortune du roi.

Nous avons dit que Murat avait rencontré à bord du bateau de poste de Bastia un de ses anciens mameluks nommé Othello, et que celui-ci l’avait suivi à Viscovato: l’ex-roi de Naples songea à se faire un agent de cet homme. Des relations de famille le rappelaient tout naturellement à Castellamare; il lui ordonna d’y retourner, et le chargea de lettres pour les personnes sur le dévoûment desquelles il comptait le plus. Othello partit, arriva heureusement chez son beau-père, et crut pouvoir lui tout dire; mais celui-ci, épouvanté, prévint la police: une descente nocturne fut faite chez Othello et sa correspondance saisie.

Le lendemain, toutes les personnes auxquelles étaient adressées des lettres furent arrêtées et reçurent l’ordre de répondre à Murat comme si elles étaient libres, et de lui indiquer Salerne comme le lieu le plus propre au débarquement: cinq sur sept eurent la lâcheté d’obéir, les deux autres, qui étaient deux frères espagnols, s’y refusèrent absolument: on les jeta dans un cachot.

Cependant, le 17 septembre, Murat quitta Viscovato, le général Franceschetti, ainsi que plusieurs officiers corses, lui servirent d’escorte; il s’achemina vers Ajaccio par Cotone, les montagnes de Serra et Bosco, Venaco, Vivaro, les gorges de la forêt de Vezzanovo et Bogognone; partout il fut reçu et fêté comme un roi, et à la porte des villes il reçut plusieurs députations qui le haranguèrent en le saluant du titre de majesté; enfin le 25 septembre il arriva à Ajaccio. La population tout entière l’attendait hors des murs; son entrée dans la ville fut un triomphe; il fut porté jusqu’à l’auberge qui avait été désignée d’avance par les maréchaux-de-logis: il y avait de quoi tourner la tête à un homme moins impressionnable que Murat: quant à lui, il était dans l’ivresse; en entrant dans l’auberge, il tendit la main à Franceschetti.—Voyez, lui dit-il, à la manière dont me reçoivent les Corses, ce que feront pour moi les Napolitains.—C’était le premier mot qui lui échappait sur ses projets à venir, et dès ce jour même il ordonna de tout préparer pour son départ.

On rassembla dix petites felouques: un Maltais, nommé Barbara, ancien capitaine de frégate de la marine napolitaine, fut nommé commandant en chef de l’expédition; deux cent cinquante hommes furent engagés et invités à se tenir prêts à partir au premier signal. Murat n’attendait plus que les réponses aux lettres d’Othello; elles arrivèrent dans la matinée du 28. Murat invita tous les officiers à un grand dîner, et fit donner double paye et double ration à ses hommes.

Le roi était au dessert lorsqu’on lui annonça l’arrivée de monsieur Maceroni: c’était un envoyé des puissances étrangères qui apportait à Murat la réponse qu’il avait attendue si longtemps à Toulon. Murat se leva de table et passa dans une chambre à côté. Monsieur Maceroni se fit reconnaître comme chargé d’une mission officielle, et remit au roi l’ultimatum de l’empereur d’Autriche. Il était conçu en ces termes:

«Monsieur Maceroni est autorisé par les présentes à prévenir le roi Joachim que sa majesté l’empereur d’Autriche lui accordera un asile dans ses États, sous les conditions suivantes:

«1o Le roi prendra un nom privé. La reine ayant adopté celui de Lipano, on propose au roi de prendre le même nom.

»2o Il sera permis au roi de choisir une ville de la Bohême, de la Moravie, ou de la Haute-Autriche, pour y fixer son séjour. Il pourra même, sans inconvénient, habiter une campagne dans ces mêmes provinces.