»3o Le roi engagera sa parole d’honneur envers S. M. I. et R. qu’il n’abandonnera jamais les Etats autrichiens sans le consentement exprès de l’empereur, et qu’il vivra comme un particulier de distinction, mais soumis aux lois qui sont en vigueur dans les Etats autrichiens.
»En foi de quoi, et afin qu’il en soit fait un usage convenable, le soussigné a reçu l’ordre de l’empereur de signer la présente déclaration.
Donné à Paris le 1er septembre 1815.
Signé le prince de Metternich.»
Murat sourit en achevant cette lecture, puis il fit signe à monsieur Maceroni de le suivre. Il le conduisit alors sur la terrasse de la maison, qui dominait toute la ville et qui était dominée elle-même par sa bannière qui flottait comme sur un château royal. De là on pouvait voir Ajaccio toute joyeuse et illuminée, le port où se balançait la petite flottille et les rues encombrées de monde, comme un jour de fête. A peine la foule eut-elle aperçu Murat, qu’un cri partit de toutes les bouches: Vive Joachim! vive le frère de Napoléon! vive le roi de Naples! Murat salua, et les cris redoublèrent, et la musique de la garnison fit entendre les airs nationaux. Monsieur Maceroni ne savait s’il devait en croire ses yeux et ses oreilles. Lorsque le roi eut joui de son étonnement, il l’invita à descendre au salon. Son état-major y était réuni en grand uniforme: on se serait cru à Caserte ou à Capodimonte. Enfin, après un instant d’hésitation, Maceroni se rapprocha de Murat.
—Sire, lui dit-il, quelle réponse dois-je faire à sa majesté l’empereur d’Autriche?
—Monsieur, lui répondit Murat avec cette dignité hautaine qui allait si bien à sa belle figure, vous raconterez à mon frère François ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu; et puis vous ajouterez que je pars cette nuit même pour reconquérir mon royaume de Naples.
III.
LE PIZZO.
Les lettres qui avaient déterminé Murat à quitter la Corse lui avaient été apportées par un Calabrais nommé Luidgi. Il s’était présenté au roi comme un envoyé de l’Arabe Othello, qui avait été jeté, comme nous l’avons dit, dans les prisons de Naples, ainsi que les personnes auxquelles les dépêches dont il était porteur avaient été adressées. Ces lettres, écrites par le ministre de la police de Naples, indiquaient à Joachim le port de la ville de Salerne comme le lieu le plus propre au débarquement; car le roi Ferdinand avait rassemblé sur ce point trois mille hommes de troupes autrichiennes, n’osant se fier aux soldats napolitains, qui avaient conservé de Murat un riche et brillant souvenir. Ce fut donc vers le golfe de Salerne que la flottille se dirigea; mais, arrivée en vue de l’île de Caprée, elle fut assaillie par une violente tempête, qui la chassa jusqu’à Paola, petit port situé à dix lieues de Cosenza. Les bâtimens passèrent en conséquence la nuit du 5 au 6 octobre dans une espèce d’échancrure du rivage qui ne mérite pas le nom de rade. Le roi, pour ôter tout soupçon aux gardes des côtes et aux scorridori[8] siciliens, ordonna d’éteindre les feux et de louvoyer jusqu’au jour; mais, vers une heure du matin, il s’éleva de terre un vent si violent, que l’expédition fut repoussée en haute mer, de sorte que le 6, à la pointe du jour, le bâtiment que montait le roi se trouva seul. Dans la matinée il rallia la felouque du capitaine Cicconi, et les deux navires mouillèrent à quatre heures de l’après-midi en vue de Santo-Lucido. Le soir, le roi ordonna au chef de bataillon Ottoviani de se rendre à terre pour y prendre des renseignemens. Luidgi s’offrit pour l’accompagner, Murat accepta ses bons offices. Ottoviani et son guide se rendirent donc à terre, tandis qu’au contraire, Cicconi et sa felouque se remettaient en mer avec mission d’aller à la recherche du reste de la flotte.
Vers les onze heures de la nuit, le lieutenant de quart sur le navire royal distingua au milieu des vagues un homme qui s’avançait en nageant vers le bâtiment. Dès qu’il fut à la portée de la voix, il le héla. Aussitôt le nageur se fit reconnaître: c’était Luidgi. On lui envoya la chaloupe et il remonta à bord. Alors il raconta que le chef de bataillon Ottoviani avait été arrêté, et qu’il n’avait échappé lui-même à ceux qui le poursuivaient qu’en se jetant à la mer. Le premier mouvement de Murat fut d’aller au secours d’Ottoviani; mais Luidgi fit comprendre au roi le danger et l’inutilité de cette tentative; néanmoins Joachim resta jusqu’à deux heures du matin agité et irrésolu. Enfin, il donna l’ordre de reprendre le large. Pendant la manœuvre qui eut lieu à cet effet, un matelot tomba à la mer et disparut avant qu’on eût eu le temps de lui porter secours. Décidément les présages étaient sinistres.