Le 7 au matin, on eut connaissance de deux bâtimens. Le roi ordonna aussitôt de se mettre en mesure de défense; mais Barbara les reconnut pour être la felouque de Cicconi et la balancelle de Courrand, qui s’étaient réunies et faisaient voile de conserve. On hissa les signaux, et les deux capitaines se rallièrent à l’amiral.

Pendant qu’on délibérait sur la route à suivre, un canot aborda le bâtiment de Murat. Il était monté par le capitaine Pernice et un lieutenant sous ses ordres. Ils venaient demander au roi la permission de passer à son bord, ne voulant point rester à celui de Courrand, qui, à leur avis, trahissait. Murat l’envoya chercher; et, malgré ses protestations de dévoûment, il le fit descendre avec cinquante hommes dans une chaloupe, et ordonna d’amarrer la chaloupe à son bâtiment. L’ordre fut exécuté aussitôt, et la petite escadre continua sa route, longeant, sans les perdre de vue, les côtes de la Calabre; mais, à dix heures du soir, au moment où l’on se trouvait à la hauteur du golfe de Sainte-Euphémie, le capitaine Courrand coupa le câble qui le traînait à la remorque, et, faisant force de rames, il s’éloigna de la flottille. Murat s’était jeté sur son lit tout habillé: on le prévint de cet événement. Il s’élança aussitôt sur le pont, et arriva à temps encore pour voir la chaloupe, qui fuyait dans la direction de la Corse, s’enfoncer et disparaître dans l’ombre. Il demeura immobile, sans colère et sans cris; seulement il poussa un soupir et laissa tomber sa tête sur sa poitrine: c’était encore une feuille qui tombait de l’arbre enchanté de ses espérances.

Le général Franceschetti profita de cette heure de découragement pour lui donner le conseil de ne point débarquer dans les Calabres et de se rendre directement à Trieste, afin de réclamer de l’Autriche l’asile qu’elle lui avait offert. Le roi était dans un de ces instans de lassitude extrême et d’abattement mortel où le cœur s’affaisse sur lui-même: il se défendit d’abord, et puis finit par accepter. En ce moment, le général s’aperçut qu’un matelot, couché dans des enroulemens de câbles, se trouvait à portée d’entendre tout ce qu’il disait; il s’interrompit et le montra du doigt à Murat. Celui-ci se leva, alla voir l’homme et reconnut Luidgi; accablé de fatigue, il s’était endormi sur le pont. La franchise de son sommeil rassura le roi, qui d’ailleurs avait toute confiance en lui. La conversation interrompue un instant se renoua donc: il fut convenu que, sans rien dire des nouveaux projets arrêtés, on doublerait le cap Spartivento, et qu’on entrerait dans l’Adriatique; puis le roi et le général redescendirent dans l’entrepont.

Le lendemain 8 octobre, on se trouvait à la hauteur du Pizzo, lorsque Joachim, interrogé par Barbara sur ce qu’il fallait faire, donna ordre de mettre le cap sur Messine; Barbara répondit qu’il était prêt à obéir, mais qu’il avait besoin d’eau et de vivres; en conséquence, il offrit de passer sur la felouque de Cicconi, et d’aller avec elle à terre pour y renouveler ses provisions; le roi accepta; Barbara lui demanda alors les passeports qu’il avait reçus des puissances alliées, afin, disait-il, de ne pas être inquiété par les autorités locales. Ces pièces étaient trop importantes pour que Murat consentît à s’en dessaisir; peut-être le roi commençait-il à concevoir quelque soupçon: il refusa donc. Barbara insista; Murat lui ordonna d’aller à terre sans ces papiers; Barbara refusa positivement; le roi, habitué à être obéi, leva sa cravache sur le Maltais; mais en ce moment, changeant de résolution, il ordonna aux soldats de préparer leurs armes, aux officiers de revêtir leur grand uniforme; lui-même leur en donna l’exemple: le débarquement était décidé, et le Pizzo devait être le golfe Juan du nouveau Napoléon. En conséquence, les bâtimens se dirigèrent vers la terre. Le roi descendit dans une chaloupe avec vingt-huit soldats et trois domestiques, au nombre desquels était Luidgi. Arrivé près de la plage, le général Franceschetti fit un mouvement pour prendre terre, mais Murat l’arrêta: «C’est à moi de descendre le premier,» dit-il; et il s’élança sur le rivage. Il était vêtu d’un habit de général, avait un pantalon blanc avec des bottes à l’écuyère, une ceinture dans laquelle étaient passés deux pistolets, un chapeau brodé en or, dont la cocarde était retenue par une ganse formée de quatorze brillans; enfin il portait sous le bras la bannière autour de laquelle il comptait rallier ses partisans: dix heures sonnaient à l’horloge du Pizzo.

Murat se dirigea aussitôt vers la ville, dont il était éloigné de cent pas à peine, par le chemin pavé de larges dalles disposées en escalier qui y conduit. C’était un dimanche; on allait commencer la messe, et toute la population était réunie sur la place lorsqu’il y arriva. Personne ne le reconnut, et chacun regardait avec étonnement ce brillant état-major, lorsqu’il vit parmi les paysans un ancien sergent qui avait servi dans sa garde de Naples. Il marcha droit à lui, et lui mettant la main sur l’épaule: «Tavella, lui dit-il, ne me reconnais-tu pas?» Mais comme celui-ci ne faisait aucune réponse: «Je suis Joachim Murat; je suis ton roi, lui dit-il: à toi l’honneur de crier le premier vive Joachim!» La suite de Murat fit aussitôt retentir l’air de ses acclamations; mais le Calabrais resta silencieux, et pas un de ses camarades ne répéta le cri dont le roi lui-même avait donné le signal; au contraire, une rumeur sourde courait par la multitude. Murat comprit ce frémissement d’orage. «Eh bien! dit-il à Tavella, si tu ne veux pas crier vive Joachim, va au moins me chercher un cheval, et de sergent que tu étais, je te fais capitaine.» Tavella s’éloigna sans répondre; mais au lieu d’accomplir l’ordre qu’il avait reçu, il rentra chez lui et ne reparut plus. Pendant ce temps, la population s’amassait toujours sans qu’un signe amical annonçât à Murat la sympathie qu’il attendait. Il sentit qu’il était perdu s’il ne prenait une résolution rapide. «A Monteleone!» s’écria-t-il en s’élançant le premier vers la route qui conduisait à cette ville. «A Monteleone! répétèrent en le suivant ses officiers et ses soldats. Et la foule, toujours silencieuse, s’ouvrit pour les laisser passer.

Mais à peine avait-il quitté la place, qu’une vive agitation se manifesta. Un homme nommé Georges Pellegrino sortit de chez lui armé d’un fusil et traversa la place en courant et en criant: Aux armes! Il savait que le capitaine Trenta Capelli, qui commandait la gendarmerie de Cosenza, était en ce moment au Pizzo, et il allait le prévenir. Le cri aux armes eut plus d’écho dans cette foule que n’en avait eu celui de vive Joachim. Tout Calabrais a un fusil, chacun courut chercher le sien, et lorsque Trenta Capelli et Pellegrino revinrent sur la place, ils trouvèrent près de deux cents hommes armés. Ils se mirent à leur tête et s’élancèrent aussitôt à la poursuite du roi; ils le rejoignirent à dix minutes de chemin à peu près de la place, à l’endroit où est aujourd’hui le pont. Murat en les voyant venir s’arrêta et les attendit.

Trenta Capelli s’avança alors le sabre à la main vers le roi.—Monsieur, lui dit celui-ci, voulez-vous troquer vos épaulettes de capitaine contre des épaulettes de général? Criez vive Joachim! et suivez moi avec ces braves gens à Monteleone.

—Sire, répondit Trenta Capelli, nous sommes tous fidèles sujets du roi Ferdinand, et nous venons pour vous combattre et non pour vous accompagner: rendez-vous donc si vous voulez prévenir l’effusion du sang.

Murat regarda le capitaine de gendarmerie avec une expression impossible à rendre; puis, sans daigner lui répondre, il lui fit signe de la main de s’éloigner, tandis qu’il portait l’autre à la crosse de l’un de ses pistolets. Georges Pellegrino vit le mouvement.

—Ventre à terre, capitaine! ventre à terre! cria-t-il. Le capitaine obéit, aussitôt une balle passa en sifflant au-dessus de sa tête et alla effleurer les cheveux de Murat.