—Feu! ordonna Franceschetti.
—Armes à terre! cria Murat; et, secouant de sa main droite son mouchoir, il fit un pas pour s’avancer vers les paysans; mais au même instant une décharge générale partit: un officier et deux ou trois soldats tombèrent. En pareille circonstance, quand le sang a commencé de couler, il ne s’arrête pas; Murat savait cette fatale vérité, aussi son parti fut-il pris, rapide et décisif. Il avait devant lui cinq cents hommes armés, et derrière lui un précipice de trente pieds de hauteur: il s’élança du rocher à pic sur lequel il se trouvait tomba dans le sable, et se releva sans être blessé, le général Franceschetti et son aide-de-camp Campana firent avec le même bonheur le même saut que lui, et tous trois descendirent rapidement vers la mer, à travers un petit bois qui s’étend jusqu’à cent pas du rivage, et qui les déroba un instant à la vue de leurs ennemis. A la sortie de ce bois, une nouvelle décharge les accueillit; les balles sifflèrent autour d’eux, mais n’atteignirent personne, et les trois fugitifs continuèrent leur course vers la plage.
Ce fut alors seulement que le roi s’aperçut que le canot qui l’avait déposé à terre était reparti. Les trois navires qui composaient sa flottille, loin d’être restés pour protéger son débarquement, avaient repris la mer et s’éloignaient à pleines voiles. Le Maltais Barbara emportait non-seulement la fortune de Murat, mais encore son espoir, son salut, sa vie: c’était à n’y pas croire à force de trahison. Aussi le roi prit-il cet abandon pour une simple manœuvre, et, voyant une barque de pêcheur tirée au rivage sur des filets étendus, il cria à ses deux compagnons:—La barque à la mer.
Tous alors commencèrent à la pousser pour la mettre à flot, avec l’énergie du désespoir, avec les forces de l’agonie. Personne n’avait osé franchir le rocher pour se mettre à leur poursuite; leurs ennemis, forcés de prendre un détour, leur laissaient quelques instans de liberté. Mais bientôt des cris se firent entendre: Georges Pellegrino, Trenta Capelli, suivis de toute la population du Pizzo, débouchèrent à cent cinquante pas à peu près de l’endroit où Murat, Franceschetti et Campana s’épuisaient en efforts pour faire glisser la barque sur le sable. Ces cris furent immédiatement suivis d’une décharge générale. Campana tomba: une balle venait de lui traverser la poitrine. Cependant la barque était à flot: le général Franceschetti s’élança dedans; Murat voulut le suivre, mais il ne s’était point aperçu que les éperons de ses bottes à l’écuyère s’étaient embarrassés dans les mailles du filet. La barque, cédant à l’impulsion donnée par lui, se déroba sous ses mains, et le roi tomba les pieds sur la plage et le visage dans la mer. Avant qu’il eût eu le temps de se relever, la population s’était ruée sur lui: en un instant elle lui arracha ses épaulettes, sa bannière et son habit, et elle allait le mettre en morceaux lui-même, si Georges Pellegrino et Trenta Capelli, prenant sa vie sous leur protection, ne lui avaient donné le bras de chaque côté, en le défendant à leur tour contre la populace. Il traversa ainsi en prisonnier la place qu’une heure auparavant il abordait en roi. Ses conducteurs le menèrent au château; on le poussa dans la prison commune, on referma la porte sur lui, et le roi se trouva au milieu des voleurs et des assassins, qui, ne sachant pas qui il était, et le prenant pour un compagnon de crimes, l’accueillirent par des injures et des huées.
Un quart d’heure après, la porte du cachot se rouvrit, le commandant Mattei entra: il trouva Murat débout, les bras croisés, la tête haute et fière. Il y avait une expression de grandeur indéfinissable dans cet homme à demi nu, et dont la figure était souillée de boue et de sang. Il s’inclina devant lui.
—Commandant, lui dit Murat, reconnaissant son grade à ses épaulettes, regardez autour de vous, et dites si c’est là une prison à mettre un roi!
Alors une chose étrange arriva: ces hommes du crime, qui, croyant Murat un de leurs complices, l’avaient accueilli avec des vociférations et des rires, se courbèrent devant la majesté royale, que n’avaient point respectée Pellegrino et Trenta Capelli, et se retirèrent silencieux au plus profond de leur cachot. Le malheur venait de donner un nouveau sacre à Joachim.
Le commandant Mattei murmura quelques excuses, et invita Murat à le suivre dans une chambre qu’il venait de lui faire préparer; mais, avant de sortir, Murat fouilla dans sa poche, en tira une poignée d’or, et la laissant tomber comme une pluie au milieu du cachot:
—Tenez, dit-il en se retournant vers les prisonniers, il ne sera pas dit que vous avez reçu la visite d’un roi, tout captif et découronné qu’il est, sans qu’il vous ait fait largesse.
—Vive Joachim! crièrent les prisonniers.