—Allons, Teresa! dit Bruno.

Teresa n’était plus un être vivant, mais un automate dont le ressort était la peur. Elle obéit, et cette horrible danse près d’un cadavre dura jusqu’à la dernière mesure. Enfin les musiciens s’arrêtèrent, et comme si cette musique eût seule soutenu Teresa, elle tomba évanouie sur le corps de Gaëtano.

—Merci, Teresa, dit le danseur la regardant d’un œil sec; c’est tout ce que je voulais de toi. Et maintenant, s’il est quelqu’un ici qui désire savoir mon nom, afin de me retrouver autre part, je m’appelle Pascal Bruno.

—Fils d’Antonio Bruno, dont la tête est dans une cage de fer au château de Bauso, dit une voix.

—C’est cela même, répondit Pascal; mais si vous désirez l’y voir encore, hâtez-vous, car elle n’y restera pas longtemps, je vous le jure!

A ces mots, Pascal disparut sans qu’il prît envie à personne de le suivre; d’ailleurs, soit crainte, soit intérêt, tout le monde s’occupait de Gaëtano et de Teresa.

L’un était mort, l’autre était folle.

Le dimanche suivant était le jour de la fête de Bauso: tout le village était en joie, on buvait à tous les cabarets, on tirait des boîtes à tous les coins de rue. Les rues étaient pavoisées et bruyantes, et, entre toutes, celle qui montait au château était pleine de monde qui s’était amassé pour voir les jeunes gens tirer à la cible. C’était un amusement qui avait été fort encouragé par le roi Ferdinand IV, pendant son séjour forcé en Sicile; et plusieurs de ceux qui se livraient en ce moment à cet exercice avaient eu récemment, à la suite du cardinal Ruffo, occasion de déployer leur adresse sur les patriotes napolitains et les républicains français; mais pour le moment, le but était redevenu une simple carte, et le prix un gobelet d’argent. La cible était placée directement au-dessous de la cage de fer où était la tête d’Antonio Bruno, à laquelle on ne pouvait atteindre que par un escalier qui, de l’intérieur de la forteresse, conduisait à une fenêtre en dehors de laquelle était scellée cette cage. Les conditions du tirage étaient, au reste, des plus simples; on n’avait besoin, pour faire partie de la société, que de verser dans la caisse commune, qui devait servir à payer le prix du gobelet d’argent, la modique somme de deux carlins pour chaque coup que l’on désirait tirer, et l’on recevait en échange un numéro amené au hasard, qui fixait l’ordre dans lequel le tour devait arriver; les moins adroits prenaient jusqu’à dix, douze et quatorze balles; ceux qui comptaient sur leur habileté se bornaient à cinq ou six. Au milieu de tous ces bras tendus et de toutes ces voix confuses, un bras s’étendit qui jeta deux carlins, et une voix se fit entendre qui demanda une seule balle. Chacun se retourna étonné de cette pauvreté ou de cette confiance. Ce tireur qui demandait une seule balle, c’était Pascal Bruno.

Quoique depuis quatre ans il n’eût point paru dans le village, chacun le reconnut; mais nul ne lui adressa la parole. Seulement, comme on le savait le chasseur le plus habile de toute la contrée, on ne s’étonna point qu’il n’eût pris qu’une seule balle: elle portait le no 11. Le tir commença.

Chaque coup était accueilli par des rires ou par des acclamations; et au fur et à mesure que les premières balles s’épuisaient les rires devenaient moins bruyans. Quant à Pascal, appuyé triste et pensif sur sa carabine anglaise, il ne paraissait prendre aucune part à l’enthousiasme ou à l’hilarité de ses compatriotes; enfin son tour vint; on appela son nom; il tressaillit et leva la tête comme s’il ne s’attendait pas à cet appel; mais, se rassurant aussitôt, il vint prendre place derrière la corde tendue qui servait de barrière. Chacun le suivit des yeux avec anxiété: aucun tireur n’avait excité un tel intérêt ni produit un pareil silence.