Pascal lui-même paraissait sentir toute l’importance du coup de fusil qu’il allait tirer, car il se posa d’aplomb, la jambe gauche en avant, et assurant son corps sur la jambe droite, il épaula avec soin, et prenant sa ligne d’en bas, il leva lentement le canon de sa carabine; tout le monde le suivait des yeux, et ce fut avec étonnement qu’on le vit dépasser la hauteur de la cible, et, se levant toujours ne s’arrêter que dans la direction de la cage de fer: arrivés là, le tireur et le fusil restèrent un instant immobiles comme s’ils étaient de pierre; enfin le coup partit, et la tête, enlevée de la cage de fer[15], tomba du haut du mur au pied de la cible!... Un frisson courut parmi les assistans, et aucun cri n’accueillit cette preuve d’adresse.
Au milieu de ce silence, Pascal Bruno alla ramasser la tête de son père, et prit, sans dire un mot et sans regarder une seule fois derrière lui, le sentier qui conduisait aux montagnes.
V.
Un an à peine s’était écoulé depuis les événemens que nous venons de raconter dans notre précédent chapitre, et déjà toute la Sicile, de Messine à Palerme, de Céfalu au cap Passaro, retentissait du bruit des exploits du bandit Pascal Bruno. Dans les pays comme l’Espagne et l’Italie, où la mauvaise organisation de la société tend toujours à repousser en bas ce qui est né en bas, et où l’âme n’a pas d’ailes pour soulever le corps, un esprit élevé devient un malheur pour une naissance obscure; comme il tend toujours à sortir du cercle politique et intellectuel où le hasard l’a enfermé, comme il marche incessamment vers un but dont mille obstacles le séparent, comme il voit sans cesse la lumière, et qu’il n’est point destiné à l’atteindre, il commence par espérer et finit par maudire. Alors il entre en révolte contre cette société pour laquelle Dieu a fait deux parts si aveugles, l’une de bonheur, l’autre de souffrances; il réagit contre cette partialité céleste et s’établit de sa propre autorité le défenseur du faible et l’ennemi du puissant. Voilà pourquoi le bandit espagnol et italien est à la fois si poétique et si populaire: c’est que, d’abord, c’est presque toujours quelque grande douleur qui l’a jeté hors de la voie; c’est qu’ensuite son poignard et sa carabine tendent à rétablir l’équilibre divin faussé par les institutions humaines.
On ne s’étonnera donc pas qu’avec ses antécédens de famille, son caractère aventureux, son adresse et sa force extraordinaire, Pascal Bruno soit devenu si rapidement le personnage bizarre qu’il voulait être. C’est que, si l’on peut parler ainsi, il s’était établi le justicier de la justice; c’est que, par toute la Sicile, et spécialement dans Bauso et ses environs, il ne se commettait pas un acte arbitraire qui pût échapper à son tribunal: et, comme presque toujours ses arrêts atteignaient les forts, il avait pour lui tous les faibles. Ainsi, lorsqu’un bail exorbitant avait été imposé par un riche seigneur à quelque pauvre fermier, lorsqu’un mariage était sur le point de manquer par la cupidité d’une famille, lorsqu’une sentence inique allait frapper un innocent, sur l’avis qu’il en recevait, Bruno prenait sa carabine, détachait quatre chiens corses, qui formaient sa seule bande, montait sur son cheval de Val-de-Noto, demi-arabe et demi-montagnard comme lui, sortait de la petite forteresse de Castel-Nuovo, dont il avait fait sa résidence, allait trouver le seigneur, le père ou le juge, et le bail était diminué, le mariage conclu, le prisonnier élargi. On comprendra donc facilement que tous ces hommes auxquels il était venu en aide lui payaient leur bonheur en dévoûment, et que toute entreprise dirigée contre lui échouait, grâce à la surveillance reconnaissante des paysans, qui le prévenaient aussitôt, par les signes convenus, des dangers qui le menaçaient.
Puis, des récits bizarres commençaient à circuler dans toutes les bouches; car plus les esprits sont simples, plus ils sont portés à croire au merveilleux. On disait que, dans une nuit d’orage, où toute l’île avait tremblé, Pascal Bruno avait passé un pacte avec une sorcière, et qu’il avait obtenu d’elle, en échange de son âme, d’être invisible, d’avoir la faculté de se transporter en un instant d’un bout de l’île à l’autre, et de ne pouvoir être atteint ni par le plomb, ni par le fer, ni par le feu. Le pacte, disait-on, devait durer pendant trois ans, Bruno ne l’ayant signé que pour accomplir une vengeance à laquelle ce terme, tout restreint qu’il paraissait, était suffisant. Quant à Pascal, loin de détruire ces soupçons, il comprenait qu’ils lui étaient favorables, et tâchait, au contraire, de leur donner de la consistance. Ses relations multipliées lui avaient souvent fourni des moyens de faire croire à son invisibilité en le mettant au fait de circonstances qu’on devait penser lui être parfaitement inconnues. La rapidité de son cheval, à l’aide duquel, le matin, il se trouvait à des distances incroyables des lieux où on l’avait vu le soir, avait convaincu de sa faculté locomotive; enfin, une circonstance dont il avait tiré parti avec l’habileté d’un homme supérieur, n’avait laissé aucun doute sur son invulnérabilité. La voici:
Le meurtre de Gaëtano avait fait grand bruit, et le prince de Carini avait donné des ordres à tous les commandans de compagnie, afin qu’ils tâchassent de s’emparer de l’assassin, qui, du reste, offrait beau jeu à ceux qui le poursuivaient par l’audace de sa conduite. Ils avaient, en conséquence, transmis ces ordres à leurs agens, et le chef de la justice de Spadafora fut prévenu un matin que Pascal Bruno était passé dans le village pendant la nuit pour aller à Divieto. Il plaça, les deux nuits suivantes, des hommes en embuscade sur la route, pensant qu’il reviendrait par le même chemin qu’il avait suivi en allant, et que, pour son retour, il profiterait de l’obscurité.
Fatigués d’avoir veillé deux nuits, le matin du troisième jour, qui était un dimanche, les miliciens se réunirent à un cabaret situé à vingt pas de la route; ils étaient en train d’y déjeuner, lorsqu’on leur annonça que Pascal Bruno descendait tranquillement la montagne, du côté de Divieto. Comme ils n’avaient pas le temps d’aller reprendre leur embuscade, ils attendirent où ils étaient, et lorsqu’il ne fut plus qu’à cinquante pas de l’auberge, ils sortirent et se rangèrent en bataille devant la porte, sans cependant paraître faire attention à lui. Bruno vit tous ces préparatifs d’attaque sans paraître s’en inquiéter, et au lieu de rebrousser chemin, ce qui lui aurait été facile, il mit son cheval au galop et continua sa route. Lorsque les miliciens virent quelle était son intention, ils préparèrent leurs armes, et, au moment où il passait devant eux, toute la compagnie le salua d’une décharge générale; mais ni le cheval, ni le cavalier n’en furent atteints, et l’homme et l’animal sortirent sains et saufs du tourbillon de fumée qui les avait un instant enveloppés. Les miliciens se regardèrent en secouant la tête, et allèrent raconter au chef de la justice de Spadafora ce qui venait de leur arriver.
Le bruit de cette aventure se répandit le même soir à Bauso, et quelques imaginations, plus actives que les autres, commencèrent à penser que Pascal Bruno était enchanté, et que le plomb et le fer s’aplatissaient et s’émoussaient en frappant contre lui. Le lendemain, cette assertion fut confirmée par une preuve irrécusable: on trouva accrochée à la porte du juge de Bauso, la veste de Pascal Bruno percée de treize coups de feu, et contenant dans ses poches les treize balles aplaties. Quelques esprits forts soutinrent bien, et parmi ceux-ci était César Alletto, notaire à Calvaruso, de la bouche duquel nous tenons ces détails, que c’était le bandit lui-même qui, échappé miraculeusement à la fusillade, et voulant mettre à profit cette circonstance, avait suspendu sa veste à un arbre, et avait tiré les treize coups de feu dont elle portait la marque; mais la majorité n’en demeura pas moins convaincue de l’enchantement, et la crainte qu’inspirait déjà Pascal s’en augmenta considérablement. Cette crainte était telle, et Bruno était si convaincu que des classes inférieures elle avait gagné les classes supérieures, que, quelques mois avant l’époque où nous sommes arrivés, ayant eu besoin, pour une de ses œuvres philantropiques (il s’agissait de rebâtir une auberge brûlée), de deux cents onces d’or, il s’était adressé au prince de Butera pour faire l’emprunt de cette somme, lui indiquant un endroit de la montagne où il irait la prendre, en l’invitant à l’y enfouir exactement, afin que, pendant une nuit qu’il désignait au prince, il pût l’aller chercher; en cas de non exécution de cette invitation, qui pouvait passer pour un ordre, Bruno prévenait le prince que c’était une guerre ouverte entre le roi de la montagne et le seigneur de la plaine; mais que si, au contraire, le prince avait l’obligeance de lui faire le prêt, les deux cents onces d’or lui seraient fidèlement rendues sur la première somme qu’il enlèverait au trésor royal.
Le prince de Butera était un de ces types comme il n’en existe plus guère dans nos époques modernes: c’était un reste de la vieille seigneurie sicilienne, aventureuse et chevaleresque comme ces Normands qui ont fondé leur constitution et leur société. Il s’appelait Hercule, et semblait taillé sur le modèle de son antique patron. Il assommait un cheval rétif d’un coup de poing, brisait sur son genou une barre de fer d’un demi-pouce d’épaisseur, et tordait une piastre. Un événement où il avait fait preuve d’un grand sang-froid, l’avait rendu l’idole du peuple de Palerme. En 1770, le pain avait manqué dans la ville, une émeute s’en était suivie; le gouverneur en avait appelé à l’ultima ratio, le canon était braqué dans la rue de Tolède, le peuple marchait sur le canon, et l’artilleur, la mèche à la main, allait tirer sur le peuple, lorsque le prince de Butera alla s’asseoir sur la bouche de la pièce, comme il aurait fait sur un fauteuil, et de là commença un discours tellement éloquent et rationnel, que le peuple se retira à l’instant même, et que l’artilleur, la mèche et le canon rentrèrent vierges à l’arsenal. Mais ce n’était pas encore à ce seul motif qu’il devait sa popularité.