Tous les matins il allait se promener sur la terrasse qui dominait la place de la Marine, et comme, au point du jour, les portes de son palais étaient ouvertes pour tout le monde, il y trouvait toujours nombreuse compagnie de pauvres gens; il portait ordinairement pour cette tournée un grand gilet de peau de daim, dont les immenses poches devaient tous les matins être remplies, par son valet de chambre, de carlins et de demi-carlins qui disparaissaient jusqu’au dernier pendant cette promenade, et cela avec une manière de faire et de dire qui n’appartenait qu’à lui: de sorte qu’il semblait toujours prêt à assommer ceux auxquels il faisait l’aumône.

—Excellence, disait une pauvre femme entourée de sa famille, ayez pitié d’une pauvre mère qui a cinq enfans.

—Belle raison! répondait le prince en colère: est-ce moi qui te les ai faits?—Et, avec un geste menaçant, il laissait tomber dans son tablier une poignée de monnaie.

—Signor principe, disait un autre, je n’ai pas de quoi manger.

—Imbécile! répondait le prince en lui allongeant un coup de poing qui le nourrissait pour huit jours, est-ce que je fais du pain, moi? va-t’en chez le boulanger[16].

Aussi quand le prince passait par les rues, toutes les têtes se découvraient, comme lorsque monsieur de Beaufort passait par les halles; mais, plus puissant encore que le frondeur français, il n’aurait eu qu’un mot à dire pour se faire roi de Sicile; il n’en eut jamais l’idée, et il resta prince de Butera, ce qui valait bien autant.

Cette libéralité avait cependant trouvé un censeur, et cela dans la maison même du prince: ce censeur était son maître d’hôtel. On doit comprendre qu’un homme du caractère que nous avons essayé d’indiquer devait surtout appliquer à ses dîners ce luxe et cette magnificence qui lui étaient si naturels; aussi tenait-il littéralement table ouverte, et tous les jours avait-il à sa table vingt-cinq ou trente convives au moins, parmi lesquels sept ou huit lui étaient toujours inconnus, tandis que d’autres s’y asseyaient au contraire avec la régularité de pensionnaires de table d’hôte. Parmi ces derniers, il y avait un certain capitaine Altavilla, qui avait gagné ses épaulettes en suivant le cardinal Ruffo de Palerme à Naples, et qui était revenu de Naples à Palerme avec une pension de mille ducats. Malheureusement, le capitaine avait le défaut d’être tant soit peu joueur, ce qui eût rendu sa retraite insuffisante à ses besoins, s’il n’avait trouvé deux moyens à l’aide desquels son traitement trimestriel était devenu la part la moins importante de son revenu: le premier de ces moyens, et celui-là, comme je l’ai dit, était à la portée de tout le monde, le premier de ces moyens, dis-je, était de dîner tous les jours chez le prince, et le second, de mettre religieusement, chaque jour, en se levant de table, son couvert d’argent dans sa poche. Cette manœuvre dura quelque temps sans que cette soustraction quotidienne fût remarquée: mais si bien garnis que fussent les dressoirs du prince, on commença de s’apercevoir qu’il s’y formait des vides. Les soupçons du majordome tombèrent aussitôt sur le santa-fede[17]; il l’épia avec attention, et il ne lui fallut qu’une surveillance de deux ou trois jours pour changer ses soupçons en certitude. Il en avertit aussitôt le prince, qui réfléchit un moment, puis qui répondit que, tant que le capitaine ne prendrait que son couvert, il n’y avait rien à dire; mais que, s’il mettait dans sa poche ceux de ses voisins, il verrait alors à prendre une résolution. En conséquence, le capitaine Altavilla était resté un des hôtes les plus assidus de son excellence le prince Hercule de Butera.

Ce dernier était à Castrogiovanni, où il avait une villa, lorsqu’on lui apporta la lettre de Bruno; il la lut et demanda si le messager attendait la réponse. On lui dit que non, et il mit la lettre dans sa poche avec le même sang-froid que si c’était une missive ordinaire.

La nuit fixée par Bruno arriva: l’endroit qu’il avait désigné était situé sur la croupe méridionale de l’Etna, près d’un de ces mille volcans éteints qui doivent leur flamme d’un jour à sa flamme éternelle, et dont l’existence éphémère a suffi pour détruire des villes. On appelait celui-là le Montebaldo; car chacune de ces collines terribles a reçu un nom en sortant de la terre. A dix minutes de chemin de sa base, s’élevait un arbre colossal et isolé appelé le Châtaignier des cent chevaux, parce qu’à l’entour de son tronc, qui a cent soixante-dix-huit pieds de circonférence, et sous son feuillage, qui forme à lui seul une forêt, on peut abriter cent cavaliers avec leurs montures. C’était dans la racine de cet arbre que Pascal venait chercher le dépôt qui devait lui être confié. En conséquence, il partit sur les onze heures de Centorbi, et vers minuit il commença, aux rayons de la lune, à apercevoir l’arbre gigantesque et la petite maison bâtie entre les tiges différentes de l’arbre, et qui sert à renfermer la récolte immense de ses fruits. Au fur et à mesure qu’il approchait, Pascal croyait distinguer une ombre debout contre un des cinq troncs qui puisent leur sève à la même racine. Bientôt cette ombre prit un corps; le bandit s’arrêta et arma sa carabine en criant:

—Qui vive?