—Oui; mais elle demande à être mûrie, dit Bruno; en attendant, comme je ne suis pas encore las de vivre, asseyons-nous et soupons; plus tard nous reparlerons de la chose.

—Puis-je faire le signe de la croix avant de manger? dit Tommasi.

—Parfaitement, répondit Bruno.

—C’est que j’avais peur que cela ne vous gênât. On ne sait pas quelquefois.

—En aucune manière.

Le brigadier fit le signe de la croix, se mit à table, et commença à attaquer l’épaule de mouton en homme qui a la conscience parfaitement tranquille et qui sait qu’il a fait, dans une circonstance difficile, tout ce qu’un brave soldat peut faire. Bruno lui tint noblement tête, et certes, à voir ces deux hommes mangeant à la même table, buvant à la même bouteille, tirant au même plat, on n’aurait pas dit que, chacun à son tour, et dans l’espace d’une heure, ils venaient réciproquement de faire tout ce qu’ils avaient pu pour se tuer.

Il y eut un instant de silence, produit moitié par l’occupation importante à laquelle se livraient les convives, moitié par la préoccupation de leur esprit. Paolo Tommasi le rompit le premier pour exprimer la double pensée qui le préoccupait:

—Camarade, dit il, on mange bien chez vous, il faut en convenir; vous avez du bon vin, c’est vrai; vous faites les honneurs de votre table en bon convive, à merveille; mais je vous avoue que je trouverais tout cela meilleur si je savais quand je sortirai d’ici.

—Mais demain matin, je présume.

—Vous ne me garderez donc pas prisonnier?