—Que la comtesse fasse mieux, interrompit le voyageur; qu’elle accepte mon appartement, tout préparé qu’il est. Quant à moi, qui suis un homme habitué à la fatigue et aux privations, je me contenterai de la première chambre venue. Descendez donc prévenir la comtesse qu’elle peut monter, et que l’appartement est libre, tandis que notre digne hôte va me placer du mieux qu’il lui sera possible. A ces mots, le voyageur se leva et suivit l’aubergiste: quant au domestique, il redescendit immédiatement pour accomplir sa commission.

Gemma accepta l’offre du voyageur comme une reine à qui son sujet fait hommage, et non comme une femme à qui un étranger rend service; elle était tellement habituée à voir tout plier à sa volonté, tout céder à sa voix, tout obéir à son geste, qu’elle trouva parfaitement simple et naturelle l’extrême galanterie du voyageur. Il est vrai qu’elle était si ravissante, lorsqu’elle s’achemina vers la chambre, appuyée sur le bras de sa camérière, que tout devait s’incliner devant elle; elle portait un costume de voyage de la plus grande élégance, en forme d’amazone, court, collant sur les bras et sur la poitrine, et rattaché devant par des brandebourgs de soie; autour de son cou était roulé, de peur du froid des montagnes, un ornement encore inconnu chez nous, où depuis il a été si répandu: c’était un boa de martre que le prince de Carini avait acheté d’un marchand maltais qui l’avait rapporté de Constantinoplc; sur sa tête était un petit bonnet de velours noir de fantaisie, pareil à une coiffe du moyen-âge, et de cette coiffe tombaient de longs et magnifiques cheveux bouclés à l’anglaise. Cependant, si préparée qu’elle fût à trouver une chambre prête à la recevoir, elle ne put s’empêcher de s’étonner en entrant du luxe avec lequel le voyageur inconnu avait combattu la pauvreté de l’appartement; tous les ustensiles de toilette étaient d’argent; le linge qui couvrait la table était d’une finesse extrême, et les parfums orientaux qui brûlaient sur la cheminée semblaient faits pour embaumer un sérail.

—Mais vois donc, Gidsa, si je ne suis pas prédestinée, dit la comtesse; un domestique maladroit ferre mal mes chevaux, je suis forcée de m’arrêter, et un bon génie, qui me voit dans l’embarras, bâtit sur ma route un palais de fée.

—Madame la comtesse n’a-t-elle point quelque soupçon sur ce génie inconnu?

—Non, vraiment.

—Pour moi, il me semble que madame la comtesse devrait deviner.

—Je vous jure, Gidsa, dit la comtesse se laissant tomber sur une chaise, que je suis dans l’ignorance la plus parfaite. Voyons, que pensez-vous donc?...

—Mais je pense... Que madame me pardonne, quoique ma pensée soit bien naturelle...

—Parlez!

—Je pense que son altesse le vice-roi, sachant madame la comtesse en route, n’aura pas eu la patience d’attendre son arrivée, et que....