—Oh! mais vous avez là une idée merveilleusement juste, et c’est probable..... Au fait, qui donc, si ce n’était lui, aurait préparé, pour me la céder, une chambre avec tant de recherches? Cependant écoutez, il faut vous taire. Si c’est une surprise que Rodolfo me ménage, je veux m’y abandonner entièrement, je ne veux pas perdre une des émotions que me causera sa présence inattendue. Ainsi il est convenu que ce n’est pas lui, que cet étranger est un voyageur inconnu. Ainsi donc, gardez vos probabilités et laissez-moi avec mon doute. D’ailleurs, si c’était lui, c’est moi qui aurais deviné sa présence, et non pas vous..... Qu’il est bon pour moi, mon Rodolfo!... comme il pense à tout!... comme il m’aime!..
—Et ce dîner préparé avec tant de soin, croyez-vous....?
—Chut! je ne crois rien; je profite des biens que Dieu m’envoie, et je n’en remercie que Dieu. Voyez donc, c’est une merveille que cette argenterie. Si je n’avais pas trouvé ce noble voyageur, comment donc aurais-je fait pour manger dans autre chose? Voyez cette tasse de vermeil, n’a-t-elle pas l’air d’avoir été ciselée par Benvenuto?... Donnez-moi à boire, Gidsa.
La camérière remplit la tasse d’eau et y versa ensuite quelques gouttes de malvoisie de Lipari. La comtesse en avala deux ou trois gorgées, mais plutôt évidemment pour porter la coupe à sa bouche que par soif. On eût dit qu’elle cherchait, par le contact sympathique de ses lèvres, à deviner si c’était bien son amant lui-même qui avait été ainsi au-devant de tous ces besoins de luxe et de magnificence qui deviennent un superflu si nécessaire lorsque, depuis l’enfance, on en a pris l’habitude.
On servit à souper. La comtesse mangea comme mange une femme élégante, effleurant tout à la manière des colibris, des abeilles et des papillons, distraite et préoccupée tout en mangeant, et les yeux constamment fixés sur la porte, tressaillant chaque fois que cette porte s’ouvrait, le sein oppressé et les yeux humides; puis peu à peu elle tomba dans une langueur délicieuse dont elle ne pouvait pas elle-même se rendre compte. Gidsa s’en aperçut et s’en inquiéta:
—Madame la comtesse souffrirait-elle?
—Non, répondit Gemma d’une voix faible; mais ne trouvez-vous pas que ces parfums sont enivrans?
—Madame la comtesse veut-elle que j’ouvre la fenêtre?
—Gardez-vous-en; il me semble que je vais mourir, c’est vrai; mais il me semble aussi que la mort est bien douce. Otez-moi ma coiffe, elle me pèse, et je n’ai plus la force de la porter.
Gidsa obéit, et les longs cheveux de la comtesse tombèrent ondoyans jusqu’à terre.