—N’éprouvez-vous donc rien de pareil à ce que j’éprouve, Gidsa? C’est un bien-être inconnu, quelque chose de céleste qui me passe dans les veines; j’aurai bu quelque philtre enchanté. Aidez-moi donc à me soulever, et conduisez-moi devant cette glace.
Gidsa soutint la comtesse et l’aida à marcher vers la cheminée. Arrivée devant elle, elle appuya ses deux coudes sur le haut chambranle, abaissa sa tête sur ses mains et se regarda.
—Maintenant, dit-elle, faites enlever tout cela, déshabillez-moi et me laissez seule.
La camérière obéit, les valets de la comtesse desservirent, et lorsqu’ils furent sortis, Gidsa accomplit la seconde partie de l’ordre de sa maîtresse sans qu’elle se dérangeât de devant cette glace; seulement elle leva languissamment les bras, l’un après l’autre, pour donner à sa femme de chambre la possibilité de remplir son office, qu’elle remplit entièrement sans que la comtesse sortît de l’espèce d’extase dans laquelle elle était tombée; puis enfin, ainsi que sa maîtresse le lui avait ordonné, elle sortit et la laissa seule.
La comtesse acheva machinalement et dans un état pareil au somnambulisme le reste de sa toilette nocturne, se coucha, resta un instant accoudée et les regards fixés sur la porte; puis enfin, peu à peu et malgré ses efforts pour rester éveillée, ses paupières s’alourdirent, ses yeux se fermèrent, et elle se laissa aller sur son oreiller en poussant un long soupir et en murmurant le nom de Rodolfo.
Le lendemain, en s’éveillant, Gemma étendit la main comme si elle croyait trouver quelqu’un à ses côtés, mais elle était seule. Ses yeux errèrent alors autour de la chambre, puis revinrent se fixer sur une table placée près de son lit: sur cette table était une lettre tout ouverte, elle la prit et lut:
«Madame la comtesse,
»Je pouvais tirer de vous une vengeance de brigand, j’ai préféré me donner un plaisir de prince, mais, pour qu’en vous réveillant vous ne croyiez pas avoir fait un rêve, je vous ai laissé une preuve de la réalité: regardez-vous dans votre miroir.
»PASCAL BRUNO.»
Gemma se sentit frissonner par tout le corps, une sueur glacée lui couvrit le front; elle étendit la main vers la sonnette pour appeler; mais, s’arrêtant par un instinct de femme, elle rassembla toutes ses forces, sauta en bas de son lit, courut à la glace et poussa un cri: elle avait les cheveux et les sourcils rasés.