—Oui, oui, Lionna, dit Bruno, oui, vous êtes une charmante bête.—Puis il la caressa de la main, et l’embrassa au front comme il aurait fait à une maîtresse. La chienne poussa un second hurlement bas et plaintif.—Allons, Lionna, continua Pascal, il paraît que cela presse. Allons, ma belle, allons.—Et il sortit, laissant le Maltais et les deux femmes dans la chambre du souper.
Pascal descendit dans la cour et trouva les trois chiens qui s’agitaient avec inquiétude, mais sans indiquer encore que le danger fût très pressant. Alors il ouvrit la porte du jardin et commença d’en faire le tour. Tout-à-coup Lionna s’arrêta, prit le vent, et marcha droit vers un point de l’enclos. Arrivée au pied du mur, elle se dressa comme pour l’escalade, faisant claquer ses mâchoires l’une contre l’autre, et rugissant sourdement en regardant si son maître l’avait suivie. Pascal Bruno était derrière elle.
Il comprit qu’il y avait dans cette direction et à quelques pas de distance seulement, un ennemi caché, et se rappelant que la fenêtre de la chambre où Paolo Tommasi avait été prisonnier donnait justement sur ce point, il remonta vivement, suivi de Lionna, qui, la gueule béante et les yeux pleins de sang, traversa la salle où les deux filles et le Maltais attendaient, pleins d’anxiété, la fin de cette aventure, et entra dans la chambre voisine, qui se trouvait sans lumière et dont la fenêtre était ouverte. A peine entrée, Lionna se coucha à plat ventre, rampa comme un serpent vers la croisée, puis, lorsqu’elle n’en fut plus éloignée que de quelques pieds, et avant que Pascal ne pensât à la retenir, elle s’élança comme une panthère par l’issue qui lui était offerte, s’inquiétant peu de retomber de l’autre côté de la hauteur de vingt pieds.
Pascal était à la fenêtre en même temps que la chienne; il lui vit faire trois bonds vers un olivier isolé, puis il entendit un cri. Lionna venait de saisir à la gorge un homme caché derrière cet olivier.
—Au secours! cria une voix que Pascal reconnut pour être celle de Placido; à moi, Pascal! à moi!... rappelle ton chien, ou je l’éventre.
—Pille!... Lionna, pille! A mort, à mort, Lionna! à mort le traître!....
Placido vit que Bruno savait tout: alors, à son tour, il poussa un rugissement de douleur et de colère, et un combat mortel commença entre l’homme et le chien. Bruno regardait ce duel étrange appuyé sur sa carabine. Pendant dix minutes, à la clarté incertaine de la lune, il vit lutter, tomber, se relever, deux corps dont il ne pouvait distinguer ni la nature ni la forme, tant ils semblaient n’en faire qu’un. Pendant dix minutes il entendit des cris confus, sans pouvoir reconnaître les hurlemens de l’homme de ceux du chien; enfin, au bout de dix minutes, l’un des deux tomba pour ne plus se relever: c’était l’homme.
Bruno siffla Lionna, traversa de nouveau la chambre du souper sans dire une parole, descendit vivement et alla ouvrir la porte à sa chienne favorite; mais, au moment où elle rentrait toute sanglante de coups de couteau et de morsures, il vit, dans la rue qui montait du village au château, luire sous un rayon de la lune des canons de carabines. Aussitôt il barricada la porte et remonta dans la chambre où étaient les convives tremblans. Le Maltais buvait, les deux filles disaient leurs prières.
—Eh bien? dit le Maltais.
—Eh bien! commandeur? dit Bruno.