Le ciel était magnifique, l’air limpide et transparent; Palerme se réveillait comme pour une fête: on avait donné congé aux colléges et aux séminaires, et la population tout entière semblait réunie dans la rue de Tolède, que le condamné devait parcourir dans toute sa longueur pour se rendre de l’église de Saint-François-de-Sales, où il avait passé la nuit, à la place de la Marine, où devait avoir lieu l’exécution. Les fenêtres des premiers étages étaient garnies de femmes que la curiosité avait tirées de leur lit à l’heure où ordinairement elles y sommeillaient encore; l’on voyait comme des ombres s’agiter dans leurs galeries grillées[22] les religieuses des différens couvens de Palerme et de ses environs, et sur les toits plats de la ville une dernière population aérienne ondoyait comme un champ de blé. A la porte de l’église, le condamné trouva la charrette conduite par des mules; elle était précédée par la confrérie des pénitens blancs, dont le premier portait la croix et les quatre derniers la bière, et suivie par le bourreau à cheval et tenant un drapeau rouge; derrière le bourreau, ses deux aides venaient à pied; puis enfin, derrière les aides, une autre confrérie de pénitens noirs fermait le cortége, qui s’avançait entre une double haie de miliciens et de soldats, tandis que sur les flancs, au milieu de la foule, couraient des hommes revêtus d’une longue robe grise, la tête couverte d’un capuchon troué aux yeux et à la bouche, tenant d’une main une clochette, de l’autre une escarcelle, et faisant la quête pour délivrer du purgatoire l’âme du criminel encore vivant. Le bruit, au reste, s’était répandu parmi toute cette foule que le condamné n’avait pas voulu se confesser; et cette réaction contre toutes les idées religieuses adoptées donnait plus de poids encore à ces rumeurs d’un pacte infernal conclu entre Bruno et l’ennemi du genre humain, qui s’étaient répandues dès le commencement de son entrée dans la carrière qu’il avait si promptement et si largement parcourue; un sentiment de terreur planait donc sur toute cette population curieuse, mais muette, et aucune vocifération, aucun cri, aucun murmure ne troublaient les chants de mort que faisaient entendre les pénitens blancs qui formaient la tête du cortége, et les pénitens noirs qui en étaient la queue: derrière ces derniers, et à mesure que le condamné s’avançait dans la rue de Tolède, les curieux se joignaient au cortége et l’accompagnaient vers la place de la marine: quant à Pascal, il était le seul qui parût parfaitement calme au milieu de cette population agitée, et il regardait la foule qui l’entourait, sans humilité comme sans ostentation, et en homme qui, connaissant les devoirs des individus envers la société, et les droits de la société contre les individus, ne se repent pas d’avoir oublié les uns, et ne se plaint pas qu’elle venge les autres.

Le cortége s’arrêta un instant à la place des Quatre-Cantons, qui forme le centre de la ville, car une telle foule s’était pressée des deux côtés de la rue de Cassero, qu’elle avait rompu la ligne de troupes, et que le milieu du chemin se trouvant encombré, les pénitens ne purent se faire jour. Pascal profita de ce moment de repos pour se lever debout dans sa charrette, et regarda autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un à qui il eût un dernier ordre à donner, un dernier signe à faire; mais, après un long examen, n’apercevant pas celui qu’il cherchait, il retomba sur la botte de paille qui lui servait de siége, et sa figure prit une expression sombre qui alla croissant jusqu’au moment où le cortége arriva place de la Marine. Là, un nouvel encombrement avait lieu, qui nécessita une nouvelle halte. Pascal se leva une seconde fois, jeta d’abord un coup d’œil indifférent sur l’extrémité opposée de la place où était la potence, puis, parcourant tout le cercle immense de cette place, qui semblait pavée et bâtie de têtes, à l’exception de la terrasse du prince de Butera, qui était complétement déserte, il arrêta ses yeux sur un riche balcon tendu de damas à fleurs d’or et abrité par une tente de pourpre. Là, sur une espèce d’estrade, entourée des plus jolies femmes et des plus nobles seigneurs de Palerme, était la belle Gemma de Castelnuovo, qui, n’ayant pas voulu perdre une minute de l’agonie de son ennemi, avait fait dresser son trône en face de son échafaud. Le regard de Pascal Bruno et le sien se rencontrèrent, et leurs rayons se croisèrent comme deux éclairs de vengeance et de haine. Ils ne s’étaient point encore détachés l’un de l’autre, lorsqu’un cri étrange partit de la foule qui entourait la charrette: Pascal tressaillit, se retourna vivement vers le point d’où venait ce cri, et sa figure reprit aussitôt, non-seulement son ancienne expression de calme, mais encore une nouvelle apparence de joie. En ce moment le cortége fit un pas pour se remettre en route; mais d’une voix forte Bruno cria: Arrêtez.

Cette parole eut un effet magique: toute cette foule sembla clouée à l’instant même à la terre; toutes les têtes se retournèrent vers le condamné, et des milliers de regards ardens se fixèrent sur lui.

—Que veux-tu? répondit le bourreau.

—Me confesser, dit Pascal.

—Le prêtre n’est plus là, tu l’as renvoyé.

—Mon confesseur habituel est ce moine qui est ici à ma gauche dans la foule; je n’en ai pas voulu d’autre, mais je veux celui-là.

Le bourreau fit un geste d’impatience et de refus; mais à l’instant même le peuple, qui avait entendu la demande du condamné, cria: Le confesseur! le confesseur! Le bourreau fut obligé d’obéir; on s’écarta devant le moine: c’était un grand jeune homme, au teint brun, qui semblait maigri par les austérités du cloître: il s’avança vers la charrette et monta dedans. Au même instant, Bruno tomba à genoux. Ce fut un signal général: sur le pavé de la rue, aux balcons des fenêtres, sur le toit des maisons, tout le monde s’agenouilla; il n’y eut que le bourreau qui resta à cheval, et ses aides qui demeurèrent debout, comme si ces hommes maudits étaient exceptés de la rémission générale. En même temps, les pénitens se mirent à chanter les prières des agonisans pour couvrir de leurs voix le bruit de la confession.

—Je t’ai cherché longtemps, dit Bruno.

—Je t’attendais ici, répondit Ali.