—Alfred, me dit gravement la comtesse, vous avez fait assez pour moi pour que je fasse quelque chose pour vous. D’ailleurs, il faut que vous souffriez, et beaucoup, pour me parler ainsi; car en me parlant ainsi vous me prouvez que vous ne vous souvenez plus que je suis sous votre dépendance entière. Vous me faites honte pour moi; vous me faites mal pour vous.
—Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi! m’écriai-je en tombant à ses genoux; mais vous savez que je vous ai aimée jeune fille, quoique je ne vous l’aie jamais dit; vous savez que mon défaut de fortune seul m’a empêché d’aspirer à votre main; et vous savez encore que depuis que je vous ai retrouvée, cet amour, endormi peut-être, mais jamais éteint, s’est réveillé plus ardent, plus vif que jamais. Vous le savez, car on n’a pas besoin de dire de pareilles choses pour qu’elles soient sues. Eh bien! voilà ce qui fait que je souffre également à vous voir sourire et à vous voir pleurer; c’est que, quand vous souriez, vous me cachez quelque chose; c’est que, quand vous pleurez, vous m’avouez tout. Ah! vous aimez, vous regrettez quelqu’un.
—Vous vous trompez, me répondit la comtesse; si j’ai aimé, je n’aime plus; si je regrette quelqu’un, c’est ma mère!
—Oh! Pauline! Pauline! m’écriai-je, me dites-vous vrai? ne me trompez-vous pas? Mon Dieu, mon Dieu!
—Croyez-vous que je sois capable d’acheter votre protection par un mensonge?
—Oh! le ciel m’en garde!... Mais d’où est venue la jalousie de votre mari? car la jalousie seule a pu le porter à une pareille infamie.
—Ecoutez, Alfred, un jour ou l’autre il aurait fallu que je vous avouasse ce terrible secret; vous avez le droit de le connaître. Ce soir vous le saurez, ce soir vous lirez dans mon âme; ce soir, vous disposerez de plus que de ma vie, car vous disposerez de mon honneur et de celui de toute ma famille, mais à une condition.
—Laquelle? dites, je l’accepte à l’avance.
—Vous ne me parlerez plus de votre amour; je vous promets, moi, de ne pas oublier que vous m’aimez.
Elle me tendit la main; je la baisai avec un respect qui tenait de la religion.