Je ne sais ce que je leur dis d’abord; mais certes je dus paraître bien timide et bien gauche; car lorsque je levai les yeux, ceux du comte Horace étaient fixés sur moi avec une expression étrange et que je n’oublierai jamais: cependant, peu à peu j’écartai cette préoccupation et je redevins moi-même, alors je pus le regarder et l’écouter comme si je regardais et j’écoutais Paul.
Je lui retrouvai la même figure impassible, le même regard fixe et profond qui m’avait tant impressionnée, et de plus une voix douce qui, comme ses mains et ses pieds, paraissait bien plus appartenir à une femme qu’à un homme; cependant, lorsqu’il s’animait, cette voix prenait une puissance qui semblait incompatible avec les premiers sons qu’elle avait proférés: Paul, en ami reconnaissant, avait mis la conversation sur un sujet propre à faire valoir le comte: il parla de ses voyages. Le comte hésita un instant à se laisser entraîner à cette séduction d’amour-propre: on eût dit qu’il craignait de s’emparer de la conversation et de substituer le moi aux généralités banales des premières entrevues; mais bientôt le souvenir des lieux parcourus se présenta à sa mémoire, la vie pittoresque des contrées sauvages entra en lutte avec l’existence monotone des pays civilisés et déborda sur elle; le comte se retrouva tout entier au milieu de la végétation luxuriante de l’Inde et des aspects merveilleux des Maldives. Il nous raconta ses courses dans le golfe du Bengale, ses combats avec les pirates malais; il se laissa emporter à la peinture brillante de cette vie animée, où chaque heure apporte une émotion à l’esprit ou au cœur; il fit passer sous nos yeux les phases tout entières de cette existence primitive, où l’homme dans sa liberté et dans sa force, étant, selon qu’il veut l’être, esclave ou roi, n’a de liens que son caprice, de bornes que l’horizon, et lorsqu’il étouffe sur la terre, déploie les voiles de ses vaisseaux, comme les ailes d’un aigle, et va demander à l’Océan la solitude et l’immensité: puis, il retomba d’un seul bond au milieu de notre société usée, où tout est mesquin, crimes et vertus, où tout est factice, visage et âme, où, esclaves emprisonnés dans les lois, captifs garrottés dans les convenances, il y a pour chaque heure du jour de petits devoirs à accomplir, pour chaque partie de la matinée des formes d’habits et des couleurs de gants à adopter, et cela sous peine de ridicule, c’est-à-dire de mort: car le ridicule, en France, tache un nom plus cruellement que ne le fait la boue ou le sang.
Je ne vous dirai pas ce qu’il y avait d’éloquence amère, ironique et mordante contre notre société dans cette sortie du comte: c’était véritablement, aux blasphèmes près, une de ces créations de poètes, Manfred ou Karl Moor; c’était une de ces organisations orageuses se débattant au milieu des plates et communes exigences de notre société; c’était le génie aux prises avec le monde, et qui, vainement enveloppé dans ses lois, ses convenances et ses habitudes, les emporte avec lui, comme un lion ferait de misérables filets tendus pour un renard ou pour un loup.
J’écoutais cette philosophie terrible, comme j’aurais lu une page de Byron ou de Goëthe: c’était la même énergie de pensée, rehaussée de toute la puissance de l’expression. Alors cette figure si impassible avait jeté son masque de glace; elle s’animait à la flamme du cœur, et ses yeux lançaient des éclairs; alors cette voix si douce prenait successivement des accens éclatans et sombres; puis, tout-à-coup, enthousiasme ou amertume, espérance ou mépris, poésie ou matière, tout cela se fondait dans un sourire comme je n’en avais point vu encore, et qui contenait à lui seul plus de désespoir et de dédain que n’aurait pu le faire le sanglot le plus douloureux.
Après une visite d’une heure, Paul et le comte nous quittèrent. Lorsqu’ils furent sortis, nous nous regardâmes un instant ma mère et moi, en silence, et je me sentis le cœur soulagé d’une oppression énorme: la présence de cet homme me pesait comme celle de Méphistophélès à Marguerite: l’impression qu’il avait produite sur moi était si visible, que ma mère se mit à le défendre sans que je l’attaquasse; depuis longtemps elle avait entendu parler du comte, et, comme sur tous les hommes remarquables, le monde émettait sur lui les jugemens les plus opposés. Ma mère, au reste, le regardait d’un point de vue complétement différent du mien: tous ces sophismes émis si hardiment par le comte lui paraissaient un jeu d’esprit, et voilà tout; une espèce de médisance contre la société, comme tous les jours on en dit contre les individus. Ma mère ne le mettait donc ni si haut ni si bas que je le faisais intérieurement; il en résulta que cette différence d’opinion que je ne voulais pas combattre me détermina à paraître ne plus m’occuper de lui. Au bout de dix minutes, je prétextai un léger mal de tête, et je descendis dans le parc; là rien ne vint distraire mon esprit de sa préoccupation, et je n’avais pas fait cent pas, que je fus forcée de m’avouer à moi-même que je n’avais pas voulu parler du comte afin de mieux penser à lui. Cette conviction m’effraya; je n’aimais pas le comte cependant, car, à l’annonce de sa présence, mon cœur eût certes plutôt battu de crainte que de joie; pourtant je ne le craignais pas non plus, ou logiquement je ne devais pas le craindre, car enfin en quoi pouvait-il influer sur ma destinée? Je l’avais vu une fois par hasard, une seconde fois par politesse, je ne le reverrais peut-être jamais; avec son caractère aventureux et son goût des voyages, il pouvait quitter la France d’un moment à l’autre, alors son passage dans ma vie était une apparition, un rêve, et voilà tout; quinze jours, un mois, un an écoulés, je l’oublierais. En attendant, lorsque la cloche du dîner retentit, elle me surprit au milieu des mêmes pensées et me fit tressaillir de sonner si vite: les heures avaient passé comme des minutes.
En rentrant au salon, ma mère me remit une invitation de la comtesse M..., qui était restée à Paris malgré l’été, et qui donnait, à propos de l’anniversaire de la naissance de sa fille, une grande soirée, moitié dansante, moitié musicale. Ma mère, toujours excellente pour moi, voulait me consulter, avant de répondre. J’acceptai avec empressement: c’était une distraction puissante à l’idée qui m’obsédait; en effet, nous n’avions que trois jours pour nous préparer, et ces trois jours suffisaient si strictement aux préparatifs du bal, qu’il était évident que le souvenir du comte se perdrait, ou du moins s’éloignerait dans les préoccupations si importantes de la toilette. De mon côté, je fis tout ce que je pus pour arriver à ce résultat: je parlai de cette soirée avec une ardeur que ne m’avait jamais vue ma mère; je demandai à revenir le même soir à Paris, sous prétexte que nous avions à peine le temps de commander nos robes et nos fleurs, mais en effet parce que le changement de lieu devait, il me le semblait du moins, m’aider encore dans ma lutte contre mes souvenirs. Ma mère céda à toutes mes fantaisies avec sa bonté ordinaire: après le dîner nous partîmes.
Je ne m’étais pas trompée; les soins que je fus obligée de donner aux préparatifs de cette soirée, un reste de cette insouciance joyeuse de jeune fille, que je n’avais pas perdue encore, l’espoir d’un bal, dans une saison où il y en a si peu, firent diversion à mes terreurs insensées, et éloignèrent momentanément le fantôme qui me poursuivait. Le jour désiré arriva enfin; il s’écoula pour moi dans une espèce de fièvre d’activité que ma mère ne m’avait jamais connue; elle était tout heureuse de la joie que je me promettais. Pauvre mère!
Dix heures sonnèrent, j’étais prête depuis vingt minutes, je ne sais comment cela c’était fait: moi, toujours en retard, c’était moi qui, ce soir-là, attendais ma mère. Nous partîmes enfin; presque toute notre société d’hiver était revenue comme nous à Paris pour cette fête. Je retrouvai mes amies de pension, mes danseurs d’habitude, et jusqu’à ce plaisir vif et joyeux de jeune fille, qui, depuis un an ou deux déjà, commençait à s’amortir.
Il y avait un monde fou dans les salons de danse; pendant un moment de repos, la comtesse M.... me prit par le bras, et pour fuir la chaleur étouffante qu’il faisait, m’emmena dans les chambres de jeu; c’était en même temps une inspection curieuse à faire; toutes les célébrités artistiques, littéraires et politiques de l’époque étaient là; j’en connaissais beaucoup déjà, mais cependant quelques-unes encore m’étaient étrangères. Madame M... me les nommait avec une complaisance charmante, accompagnant chaque nom d’un commentaire que lui eût souvent envié le plus spirituel feuilletoniste, quand tout-à-coup, en entrant dans un salon, je tressaillis en laissant échapper malgré moi ces mots: —Le comte Horace!
—Eh bien! oui, le comte Horace, me dit madame M... en souriant; le connaissez vous?