Je reçus une lettre: loin de parler de retour, Horace se disait forcé de rester encore six semaines ou deux mois loin de moi; sa lettre était pleine de protestations d’amour; il fallait ces vieux engagemens pris avec des amis pour l’empêcher de revenir, et la certitude que je serais affreusement dans ces ruines, pour qu’il ne me dît pas d’aller le retrouver; si j’avais pu hésiter encore, cette lettre m’aurait déterminée: je descendis près de ma mère, je lui dis que Horace m’autorisait à aller le rejoindre, et que je partirais le lendemain soir; elle voulait absolument venir avec moi, et j’eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que, s’il craignait pour moi, à plus forte raison craindrait-il pour elle.
Je partis en poste, emmenant avec moi ma femme de chambre qui était de la Normandie; en arrivant à Saint-Laurent-du-Mont, elle me demanda la permission d’aller passer trois ou quatre jours chez ses parens qui demeuraient à Crèvecœur; je lui accordai sa demande sans songer que c’était surtout au moment où je descendrais dans un château habité par des hommes que j’aurais besoin de ses services; puis aussi je tenais à prouver à Horace qu’il avait eu tort de douter de mon stoïcisme.
J’arrivai à Caen vers les sept heures du soir; le maître de poste, apprenant qu’une femme qui voyageait seule demandait des chevaux pour se rendre au château de Burcy, vint lui-même à la portière de ma voiture: là il insista tellement pour que je passasse la nuit dans la ville et que je ne continuasse ma route que le lendemain, que je cédai. D’ailleurs, j’arriverais au château à une heure où tout le monde serait endormi, et peut-être, grâce aux événemens au centre desquels il se trouvait, les portes en seraient-elles si bien closes, que je ne pourrais me les faire ouvrir: ce motif, bien plus que la crainte, me détermina à rester à l’hôtel.
Les soirées commençaient à être froides; j’entrai dans le salon du maître de poste, tandis qu’on me préparait une chambre. Alors l’hôtesse, pour ne me laisser aucun regret sur la résolution que j’avais prise et le retard qui en était la suite, me raconta tout ce qui se passait dans le pays depuis quinze jours ou trois semaines; la terreur était à son comble: on n’osait pas faire un quart de lieue hors de la ville, dès que le soleil était couché.
Je passai une nuit affreuse; à mesure que j’approchais du château, je perdais de mon assurance; le comte avait peut-être eu d’autres motifs de s’éloigner de moi que ceux qu’il m’avait dits, comment alors accueillerait-il ma présence? Mon arrivée subite et inattendue était une désobéissance à ses ordres, une infraction à son autorité; ce geste d’impatience qu’il n’avait pu retenir, et qui était le premier et le seul qu’il eût jamais laissé échapper, n’indiquait-il pas une détermination irrévocablement prise? J’eus un instant l’envie de lui écrire que j’étais à Caen, et d’attendre qu’il vînt m’y chercher; mais toutes ces craintes, inspirées et entretenues par ma veille fiévreuse, se dissipèrent lorsque j’eus dormi quelques heures et que le jour vint éclairer mon appartement. Je repris donc tout mon courage, et je demandai des chevaux. Dix minutes après, je repartis.
Il était neuf heures du matin, lorsqu’à deux lieues du Buisson, le postillon s’arrêta et me montra le château de Burcy, dont on apercevait le parc, qui s’avance jusqu’à deux cents pas de la grande route. Un chemin de traverse conduisait à une grille. Il me demanda si c’était bien à ce château que j’allais: je répondis affirmativement, et nous nous engageâmes dans les terres.
Nous trouvâmes la porte fermée: nous sonnâmes à plusieurs reprises sans que l’on répondît. Je commençais à me repentir de ne point avoir annoncé mon arrivée. Le comte et ses amis pouvaient être allés à quelque partie de chasse: en ce cas, qu’allais-je devenir dans ce château solitaire, dont je ne pourrais peut-être même pas me faire ouvrir les portes? Me faudrait-il attendre dans une misérable auberge de village qu’ils fussent revenus? C’était impossible. Enfin, dans mon impatience, je descendis de voiture et sonnai moi-même avec force. Un être vivant apparut alors à travers le feuillage des arbres, au tournant d’une allée; je reconnus le Malais, je lui fis signe de se hâter, il vint m’ouvrir.
Je ne pris pas la peine de remonter en voiture, je suivis en courant l’allée par laquelle je l’avais vu venir; bientôt j’aperçus le château: au premier coup-d’œil, il me parut en assez bon état; je m’élançai vers le perron, j’entrai dans l’antichambre, j’entendis parler, je poussai une porte, et je me trouvai dans la salle à manger, en face d’Horace, qui déjeunait avec Henri; chacun d’eux avait à sa droite une paire de pistolets sur la table.
Le comte, en m’apercevant, se leva tout debout et devint pâle à croire qu’il allait se trouver mal. Quant à moi, j’étais si tremblante que je n’eus que la force de lui tendre les bras; j’allais tomber, lorsqu’il accourut à moi et me retint.
—Horace, lui dis-je, pardonnez-moi; je n’ai pas pu rester loin de vous... j’étais trop malheureuse, trop inquiète... je vous ai désobéi.