—Et vous avez eu tort, dit le comte d’une voix sourde.

—Oh! si vous voulez, m’écriai-je effrayée de son accent, je repartirai à l’instant même... Je vous ai revu... c’est tout ce qu’il me faut...

—Non, dit le comte, non; puisque vous voilà, restez... restez, et soyez la bienvenue.

A ces mots, il m’embrassa, et, faisant un effort sur lui-même, il reprit immédiatement cette apparence calme qui parfois m’effrayait davantage que n’eût pu le faire le visage le plus irrité.

XI.

Cependant peu à peu ce voile de glace que le comte semblait avoir tiré sur son visage se fondit; il m’avait conduite dans l’appartement qu’il me destinait: c’était une chambre entièrement meublée dans le goût Louis XV.

—Oui, je la connais, interrompis-je, c’est celle où je suis entré. O mon Dieu, mon Dieu, je commence à tout comprendre!...

—Là, reprit Pauline, il me demanda pardon de la manière dont il m’avait reçue; mais la surprise que lui avait causée mon arrivée inattendue, la crainte des privations que j’allais éprouver en passant deux mois dans cette vieille masure, avaient été plus fortes que lui. Cependant, puisque j’avais tout bravé, c’était bien, et il tâcherait de me rendre le séjour du château le moins désagréable qu’il serait possible; malheureusement il avait, pour le jour même ou le lendemain, une partie de chasse arrêtée, et il serait peut-être obligé de me quitter pour un ou deux jours; mais il ne contracterait plus de nouvelles obligations de ce genre, et je lui serais un prétexte pour les refuser. Je lui répondis qu’il était parfaitement libre et que je n’étais pas venue pour gêner ses plaisirs, mais bien pour rassurer mon cœur effrayé du bruit de tous ces assassinats. Le comte sourit.

J’étais fatiguée du voyage, je me couchai et je m’endormis. A deux heures, le comte entra dans ma chambre et me demanda si je voulais faire une promenade sur mer: la journée était superbe, j’acceptai.

Nous descendîmes dans le parc, l’Orne le traversait. Sur une des rives de ce petit fleuve une charmante barque était amarrée; sa forme était longue et étrange; j’en demandai la cause. Horace me dit qu’elle était taillée sur le modèle des barques javanaises, et que ce genre de construction augmentait de beaucoup sa vitesse. Nous y descendîmes, Horace, Henri et moi; le Malais se mit à la rame, et nous avançâmes rapidement, aidés par le courant. En entrant dans la mer, Horace et Henri déroulèrent la longue voile triangulaire qui était liée autour du mât, et, sans le secours des rames, nous marchâmes avec une rapidité extraordinaire.