—Au reste, dit Henri, si tu veux demeurer au château, Horace, nous t’excuserons auprès de nos insulaires: rien de plus facile.
—Non pas, reprit vivement le comte; vous oubliez que c’est moi qui suis le plus engagé dans le pari: il faut donc que je le soutienne en personne. Je vous l’ai dit, Pauline nous excusera.
—Parfaitement, repris-je, et, pour vous laisser toute liberté, je remonte dans ma chambre.
—Je vous y rejoins dans un instant, me dit Horace; et, venant à moi avec une galanterie charmante, il me conduisit jusqu’à la porte et me baisa la main.
Je remontai chez moi; au bout de quelques instans, Horace m’y suivit; il était déjà en costume de chasse, et venait me dire adieu. Je redescendis avec lui jusqu’au perron, et je pris congé de ces messieurs; ils insistèrent alors de nouveau pour que Horace restât près de moi. Mais j’exigeai impérieusement qu’il les accompagnât: ils partirent enfin en me promettant d’être de retour le lendemain matin.
Je restai seule au château avec le Malais: cette singulière société eût peut-être effrayé une autre femme que moi; mais je savais que cet homme était tout dévoué à Horace depuis le jour où il l’avait vu avec son poignard aller attaquer la tigresse dans ses roseaux: subjugué par cette admiration puissante que les natures primitives ont pour le courage, il l’avait suivi de Bombay en France, et ne l’avait pas quitté un instant depuis. J’eusse donc été parfaitement tranquille, si je n’avais eu pour cause d’inquiétude que son air sauvage et son costume étrange; mais j’étais au milieu d’un pays qui, depuis quelque temps, était devenu le théâtre des accidens les plus inouïs, et quoique je n’en eusse entendu parler ni à Horace ni à Henri qui, en leur qualité d’hommes, méprisaient ou affectaient de mépriser un semblable danger, ces histoires lamentables et sanglantes me revinrent à l’esprit dès que je fus seule; cependant, comme je n’avais rien à craindre pendant le jour, je descendis dans le parc, et je résolus d’occuper ma matinée à visiter les environs du château que j’allais habiter pendant deux mois.
Mes pas se dirigèrent naturellement vers la partie que je connaissais déjà: je visitai de nouveau les ruines de l’abbaye, mais cette fois en détail. Vous les avez explorées, je n’ai pas besoin de vous les décrire. Je sortis par le porche ruiné, et j’arrivai bientôt sur la colline qui domine la mer.
C’était la seconde fois que je voyais ce spectacle: il n’avait donc encore rien perdu de sa puissance; aussi restai-je deux heures assise, immobile et les yeux fixes, à le contempler. Au bout de ce temps, je le quittai à regret; mais je voulais visiter les autres parties du parc. Je redescendis vers la rivière, j’en suivis quelque temps les bords; je retrouvai amarrée à sa rive la barque sur laquelle nous avions fait la veille notre promenade, et qui était appareillée de manière à ce qu’on pût s’en servir au premier caprice. Elle me rappela, je ne sais pourquoi, ce cheval toujours sellé dans l’écurie. Cette idée en éveilla une autre: c’était celle de cette défiance éternelle qu’avait Horace et que partageaient ses amis, ces pistolets qui ne quittaient jamais le chevet de son lit, ces pistolets sur la table quand j’étais arrivée. Tout en paraissant mépriser le danger, ils prenaient donc des précautions contre lui? Mais alors, si deux hommes croyaient ne pas pouvoir déjeuner sans armes, comment me laissaient-ils seule, moi qui n’avais aucune défense? Tout cela était incompréhensible; mais, par cela même, quelque effort que je fisse pour chasser ces idées sinistres de mon esprit, elles y revenaient sans cesse. Au reste, comme tout en songeant je marchais toujours, je me trouvai bientôt dans le plus touffu du bois. Là, au milieu d’une véritable forêt de chênes, s’élevait un pavillon isolé et parfaitement fermé: j’en fis le tour; mais portes et volets étaient si habilement joints, que je ne pus, malgré ma curiosité, rien en voir que l’extérieur. Je me promis, la première fois que je sortirais avec Horace, de diriger la promenade de ce côté; car j’avais déjà, si le comte ne s’y opposait pas, jeté mon dévolu sur ce pavillon pour en faire mon cabinet de travail, sa position le rendant parfaitement apte à cette destination.
Je rentrai au château. Après l’exploration extérieure vint la visite intérieure: la chambre que j’occupais donnait d’un côté dans un salon, de l’autre dans la bibliothèque; un corridor régnait d’un bout à l’autre du bâtiment et le partageait en deux. Mon appartement était le plus complet; le reste du château était divisé en une douzaine de petits logemens séparés, composés d’une antichambre, d’une chambre et d’un cabinet de toilette, le tout fort habitable, quoi que m’en eût dit et écrit le comte.
Comme la bibliothèque me paraissait le plus sûr contre-poison à la solitude et à l’ennui qui m’attendaient, je résolus de faire aussitôt connaissance avec les ressources qu’elle pouvait m’offrir: elle se composait en grande partie de romans du dix-huitième siècle, qui annonçaient que les prédécesseurs du comte avaient un goût décidé pour la littérature de Voltaire, de Crébillon fils et de Marivaux. Quelques volumes plus nouveaux, et qui paraissaient achetés par le propriétaire actuel, faisaient tache au milieu de cette collection: c’étaient des livres de chimie, d’histoire et de voyages: parmi ces derniers, je remarquai une belle édition anglaise de l’ouvrage de Daniel, sur l’Inde; je résolus d’en faire le compagnon de ma nuit, pendant laquelle j’espérais peu dormir. J’en tirai un volume de son rayon, et je le portai dans ma chambre.