—L’Ecosse, soit.
Je fis aussitôt mes préparatifs de départ, et trois jours après nous quittâmes Londres. Nous nous arrêtâmes un instant sur les bords de la Twed pour la saluer de cette belle imprécation que Schiller met dans la bouche de Marie Stuart:
«La nature jeta les Anglais et les Ecossais sur une planche étendue au milieu de l’Océan: elle la sépara en deux parties inégales, et voua ses habitans au combat éternel de sa possession. Le lit étroit de la Twed sépare seul les esprits irrités, et bien souvent le sang des deux peuples se mêla à ses eaux: la main sur la garde de leur épée, depuis mille ans ils se regardent et se menacent debout sur chaque rive: jamais ennemi n’opprima l’Angleterre, que l’Ecossais n’ait marché avec lui; jamais guerre civile n’embrasa les villes de l’Ecosse, sans qu’un Anglais n’ait approché une torche de ses murailles, et cela durera ainsi, et la haine sera implacable et éternelle jusqu’au jour où un même parlement unira les deux ennemies comme deux sœurs, et où un seul sceptre s’étendra sur l’île tout entière.»
Nous entrâmes en Ecosse.
Nous visitâmes, Walter Scott à la main, toute cette terre poétique que, pareil à un magicien qui évoque des fantômes, il a repeuplée de ses antiques habitans, auxquels il a mêlé les originales et gracieuses créations de sa fantaisie: nous retrouvâmes les sentiers escarpés que suivait, sur son bon cheval Gustave, le prudent Dalgetty. Nous côtoyâmes le lac sur lequel glissait, la nuit, comme une vapeur, la Dame blanche d’Avenel. Nous allâmes nous asseoir sur les ruines du château de Lochleven, à l’heure même où la reine d’Ecosse s’en était échappée, et nous cherchâmes sur les bords de la Tay le champ clos où Torquil du Chêne vit tomber ses sept fils sous l’épée de l’armurier Smith, sans proférer d’autre plainte que ces mots, qu’il répéta sept fois: Encore un pour Eachar!...
Cette excursion sera éternellement pour moi un rêve de bonheur dont jamais n’approcheront les réalités de l’avenir: Pauline avait une de ces organisations impressionnables comme il en faut aux artistes, et sans laquelle un voyage n’est qu’un simple changement de localités, une accélération dans le mouvement habituel de la vie, un moyen de distraire son esprit par la vue même des objets qui devraient l’occuper: pas un souvenir historique ne lui échappait; pas une poésie de la nature, soit qu’elle se manifestât à nous dans la vapeur du matin ou le crépuscule du soir, n’était perdue pour elle. Quant à moi, j’étais sous l’empire d’un charme; jamais un seul mot des événemens accomplis n’avait été prononcé entre nous depuis l’heure où elle me les avait racontés; pour moi, le passé disparaissait parfois comme s’il n’avait jamais existé. Le présent seul qui nous réunissait était tout à mes yeux: jeté sur une terre étrangère, où je n’avais que Pauline, où Pauline n’avait que moi, les liens qui nous unissaient se resserraient chaque jour davantage par l’isolement; chaque jour je sentais que je faisais un pas dans son cœur, chaque jour un serrement de main, chaque jour un sourire, son bras appuyé sur mon bras, sa tête posée sur mon épaule, était un nouveau droit qu’elle me donnait sans s’en douter pour le lendemain; et plus elle s’abandonnait ainsi, plus, tout en aspirant chaque émanation naïve de son âme, plus je me gardais de lui parler d’amour, de peur qu’elle ne s’aperçût que depuis longtemps nous avions dépassé les limites de l’amitié.
Quant à la santé de Pauline, les prévisions du docteur s’étaient réalisées en partie; cette activité que le changement des lieux et les souvenirs qu’ils rappelaient entretenaient dans son esprit, détournait sa pensée des souvenirs tristes qui l’oppressaient aussitôt qu’aucun objet important ne venait l’en distraire. Elle-même commençait presque à oublier, et à mesure que les abîmes du passé se perdaient dans l’ombre, les sommets de l’avenir se coloraient d’un jour nouveau. Sa vie, qu’elle avait crue bornée aux limites d’un tombeau, commençait à reculer ses horizons moins sombres, et un air de plus en plus respirable venait se mêler à l’atmosphère étouffante au milieu de laquelle elle s’était sentie précipitée.
Nous passâmes l’été tout entier en Écosse; puis nous revînmes à Londres: nous y retrouvâmes notre petite maison de Piccadilly, et ce charme que l’esprit le plus enclin aux voyages éprouve dans les premiers momens d’un retour. Je ne sais ce qui se passait dans le cœur de Pauline, mais je sais que, quant à moi, je n’avais jamais été si heureux.
Quant au sentiment qui nous unissait, il était pur comme la fraternité: je n’avais pas, depuis un an, redit à Pauline que je l’aimais, depuis un an Pauline ne m’avait point fait le moindre aveu, et cependant nous lisions dans le cœur l’un de l’autre comme dans un livre ouvert, et nous n’avions plus rien à nous apprendre. Désirais-je plus que je n’avais obtenu?... Je ne sais; il y avait tant de charme dans ma position, que j’aurais peut-être craint qu’un bonheur plus grand ne la précipitât vers quelque dénoûment fatal et inconnu. Si je n’étais pas amant, j’étais plus qu’un ami, plus qu’un frère; j’étais l’arbre auquel, pauvre lierre, elle s’abritait, j’étais le fleuve qui emportait sa barque à mon courant, j’étais le soleil d’où lui venait la lumière; tout ce qui existait d’elle existait par moi, et probablement le jour n’était pas loin où ce qui existait par moi existerait aussi pour moi.
Nous en étions là de notre vie nouvelle, lorsqu’un jour je reçus une lettre de ma mère. Elle m’annonçait qu’il se présentait pour ma sœur un parti non-seulement convenable, mais avantageux: le comte Horace de Beuzeval, qui joignait à sa propre fortune vingt-cinq mille livres de rente qu’il avait héritées de sa première femme, mademoiselle Pauline de Meulien, demandait Gabrielle en mariage!...