Heureusement j’étais seul lorsque j’ouvris cette lettre, car ma stupéfaction m’eût trahi: cette nouvelle que je recevais n’était-elle pas bien étrange en effet, et quelque nouveau mystère de la Providence ne se cachait-il pas dans cette bizarre prédestination qui conduisait le comte Horace en face du seul homme dont il fût connu? Quelque empire que je fusse parvenu à prendre sur moi-même, Pauline ne s’en aperçut pas moins, en rentrant, qu’il m’était arrivé, pendant son absence, quelque chose d’extraordinaire; au reste, je n’eus pas de peine à lui donner le change, et, dès que je lui eus dit que des affaires de famille me forçaient de faire un voyage en France, elle attribua tout naturellement au chagrin de nous séparer l’abattement dans lequel elle me retrouvait. Elle-même pâlit et fut forcée de s’asseoir: c’était la première fois que nous nous éloignions l’un de l’autre depuis près d’un an que je l’avais sauvée; puis il y a, entre cœurs qui s’aiment, au moment d’une séparation, quoique en apparence courte et sans danger, de ces pressentimens intimes qui nous la font inquiétante et douloureuse, quelque chose que la raison dise pour nous rassurer.
Je n’avais pas une minute à perdre; j’avais donc décidé que je partirais le lendemain. Je montai chez moi pour faire quelques préparatifs indispensables. Pauline descendit au jardin, où j’allai la rejoindre aussitôt que ces apprêts furent terminés.
Je la vis assise sur le banc où elle m’avait raconté sa vie. Depuis ce temps, je l’ai dit, comme si elle eût été réellement endormie dans les bras de la mort, ainsi qu’on le croyait, aucun écho de la France n’était venu la réveiller, mais peut être approchait-elle du terme de cette tranquillité, et l’avenir pour elle allait-il douloureusement se rattacher à ce passé que tous mes efforts avaient eu pour but de lui faire oublier. Je la trouvai triste et rêveuse; je vins m’asseoir à son côté; ses premiers mots m’apprirent la cause de sa préoccupation.
—Ainsi vous partez? me dit-elle.
—Il le faut, Pauline, répondis-je d’une voix que je cherchais à rendre calme, vous savez mieux que personne qu’il y a des événemens qui disposent de nous, et qui nous enlèvent aux lieux que nous voudrions ne pas quitter d’une heure, comme le vent fait d’une feuille. Le bonheur de ma mère, de ma sœur, le mien même, dont je ne vous parlerais pas s’il était le seul compromis, dépendent de ma promptitude à faire ce voyage.
—Allez donc, reprit Pauline tristement; allez, puisqu’il le faut; mais n’oubliez pas que vous avez en Angleterre aussi une sœur qui n’a pas de mère, dont le seul bonheur dépend désormais de vous, et qui voudrait pouvoir quelque chose pour le vôtre!...
—Oh! Pauline! m’écriai-je en la pressant dans mes bras, dites-moi, doutez-vous un instant de mon amour? croyez-vous que je ne m’éloigne pas le cœur brisé? croyez-vous que le moment le plus heureux de ma vie ne sera pas celui où je rentrerai dans cette petite maison qui nous dérobe au monde tout entier?... Vivre avec vous de cette vie de frère et de sœur, avec l’espoir seulement de jours plus heureux encore, croyez-vous que ce n’était pas pour moi un bonheur plus grand que je n’avais jamais osé l’espérer?..... oh! dites-moi, le croyez-vous?...
—Oui, je le crois, me répondit Pauline; car il y aurait de l’ingratitude à en douter. Votre amour a été pour moi si délicat et si élevé, que je puis en parler sans rougir, comme je parlerais d’une de vos vertus... Quant à ce bonheur plus grand que vous espérez, Alfred, je ne le comprends pas!... Notre bonheur, j’en suis certaine, tient à la pureté même de nos relations; et plus ma position est étrange et sans pareille peut-être, plus je suis déliée de mes devoirs envers la société, plus, pour moi-même, je dois être sévère à les accomplir...
—Oh! oui... oui, lui dis-je, je vous comprends, et Dieu me punisse si j’essayais jamais de détacher une fleur de votre couronne de martyre pour y mettre en place un remords! mais enfin il peut arriver tels événemens qui vous fassent libre... La vie même adoptée par le comte, pardon si je reviens sur ce sujet, l’expose plus que tout autre...
—Oh! oui... oui, je le sais... Aussi, croyez-le bien, je n’ouvre jamais un journal sans frémir... L’idée que je puis voir le nom que j’ai porté figurer dans quelque procès sanglant, l’homme que j’ai appelé mon mari menacé d’une mort infâme... Eh bien!... que parlez-vous de bonheur dans ce cas-là, en supposant que je lui survécusse?...