Cependant, on peut le comprendre facilement, nos cœurs étaient pleins de pensées différentes: aussi ma mère, à peine rentrée, fit-elle signe à Gabrielle de se retirer dans sa chambre. La pauvre enfant vint me présenter son front, comme elle avait l’habitude de le faire autrefois: mais à peine eut-elle senti mes lèvres la toucher et mes bras la serrer sur ma poitrine, qu’elle fondit en larmes. Alors ma vue, en s’abaissant sur elle, pénétra jusqu’à son cœur, et j’en eus pitié.
—Chère petite sœur, lui dis-je, il ne faut pas m’en vouloir des choses qui sont plus fortes que moi. C’est Dieu qui fait les événemens, et les événemens commandent aux hommes. Depuis que mon père est mort, je réponds de toi à toi-même; c’est à moi de veiller sur ta vie et de la faire heureuse.
—Oh! oui, oui, tu es le maître, me dit Gabrielle; ce que tu ordonneras, je le ferai, sois tranquille. Mais je ne puis m’empêcher de craindre sans savoir ce que je crains, et de pleurer sans savoir pourquoi je pleure.
—Rassure-toi, lui dis-je, le plus grand de tes dangers est passé maintenant, grâce au ciel, qui veillait sur toi. Remonte dans ta chambre, prie comme une jeune âme doit prier: la prière dissipe les craintes et sèche les pleurs. Va.
Gabrielle m’embrassa et sortit. Ma mère la suivit des yeux avec anxiété; puis, lorsque la porte fut refermée:
—Que signifie tout cela? me dit-elle.
—Cela signifie, ma mère, lui répondis-je d’un ton respectueux mais ferme, que ce mariage dont vous m’avez parlé est impossible, et que Gabrielle ne peut épouser le comte Horace.
—C’est que je suis presque engagée, dit ma mère.
—Je vous dégagerai, je m’en charge.
—Mais enfin, me diras-tu pourquoi, sans raison aucune?...