Je ne me dissimulai pas que les chances du combat où j’étais engagé étaient hasardeuses; je connaissais le sang-froid et l’adresse du comte, je pouvais donc être tué; en ce cas-là j’avais à assurer la position de Pauline.

Quoique dans tout ce que je viens de te raconter je n’aie pas une fois prononcé son nom, continua Alfred, je n’ai pas besoin de te dire que son souvenir ne s’était pas éloigné un instant de ma pensée. Les sentimens qui s’étaient réveillés en moi lorsque j’avais revu ma sœur et ma mère s’étaient placés près du sien, mais sans lui porter atteinte; et je sentis combien je l’aimais, au sentiment douloureux qui me saisit lorsque, prenant la plume, je pensai que je lui écrivais pour la dernière fois peut-être. La lettre achevée, j’y joignis un contrat de rentes de 10,000 francs, et je mis le tout sous enveloppe, à l’adresse du docteur Sercey, Grosvenor-Square, à Londres.

Le reste de la journée et une partie de la nuit se passèrent en préparatifs de ce genre; je me couchai à deux heures du matin en recommandant à mon domestique de me réveiller à six.

Il fut exact à la consigne donnée: c’était un homme sur lequel je savais pouvoir compter, un de ces vieux serviteurs comme on en trouve dans les drames allemands, que les pères lèguent à leurs fils et que j’avais hérité de mon père. Je le chargeai de la lettre adressée au docteur, avec ordre de la porter lui-même à Londres, si j’étais tué. Deux cents louis que je lui laissai étaient destinés, en ce cas, à le défrayer de son voyage; dans le cas contraire, il les garderait à titre de gratification. Je lui montrai, en outre, le tiroir où étaient renfermés, pour lui être remis si la chance m’était fatale, les derniers adieux que j’adressais à ma mère; il devait, de plus, me tenir une voiture de poste prête jusqu’à cinq heures du soir, et si, à cinq heures je n’étais pas revenu, partir pour Versailles et s’informer de moi. Ces précautions prises, je montai à cheval; à neuf heures moins un quart j’étais au rendez-vous avec mes deux témoins: c’étaient, comme la chose avait été arrêtée, deux officiers de hussards qui m’étaient totalement inconnus, et qui cependant n’avaient point hésité à me rendre le service que je demandais d’eux. Il leur avait suffi de savoir que c’était une affaire dans laquelle l’honneur d’une famille recommandable était compromis, pour qu’ils acceptassent sans faire une seule question. Il n’y a que les Français pour être tout à la fois, et selon les circonstances, les plus bavards ou les plus discrets de tous les hommes.

Nous attendions depuis cinq minutes à peine, lorsque le comte arriva avec ses seconds; nous nous mîmes en quête d’un endroit convenable, et nous ne tardâmes pas à le trouver, grâce à nos témoins, habitués à découvrir ce genre de localité. Arrivés sur le terrain, nous fîmes part à ces messieurs de nos conditions, et nous les priâmes d’examiner les armes; c’était, de la part du comte, des pistolets de Lepage, et de ma part, à moi, des pistolets de Devismes, les uns et les autres à double détente et du même calibre, comme sont, au reste, presque tous les pistolets de duel.

Le comte alors ne démentit point sa réputation de bravoure et de courtoisie; il voulut me céder tous les avantages, mais je refusai. Il fut donc décidé que le sort réglerait les places et l’ordre dans lequel nous ferions feu; quant à la distance, elle fut fixée à vingt pas; les limites étaient marquées pour chacun de nous par un second pistolet tout chargé, afin que nous pussions continuer le combat dans les mêmes conditions, si ni l’une ni l’autre des deux premières balles n’était mortelle.

Le sort favorisa le comte deux fois de suite: il eut d’abord le choix des places, puis la priorité: il alla aussitôt se placer en face du soleil, adoptant de son plein gré la position la plus désavantageuse: je lui en fis la remarque, mais il s’inclina, en répondant que, puisque le hasard l’avait fait maître d’opter, il désirait garder le côté qu’il avait choisi: j’allai prendre la mienne à la distance convenue.

Les témoins chargeaient nos armes, j’eus donc le temps d’examiner le comte, et, je dois le dire, il garda constamment l’attitude froide et calme d’un homme parfaitement brave: pas un geste, pas un mot ne lui échappa qui ne fût dans les convenances. Bientôt les témoins se rapprochèrent de nous, nous présentèrent à chacun un pistolet, placèrent l’autre à nos pieds, et s’éloignèrent. Alors le comte me renouvela une seconde fois l’invitation de tirer le premier: une seconde fois je refusai. Nous nous inclinâmes chacun vers nos témoins pour les saluer; puis je m’apprêtai à essuyer le feu, m’effaçant autant que possible, et me couvrant le bas de la figure avec la crosse de mon pistolet, dont le canon retombait sur ma poitrine dans le vide formé entre l’avant-bras et l’épaule. J’avais à peine pris cette précaution, que les témoins nous saluèrent à leur tour, et que le plus vieux donna le signal en disant: «Allez, messieurs.» Au même instant je vis briller la flamme, j’entendis le coup du pistolet du comte, et je sentis une double commotion à la poitrine et au bras: la balle avait rencontré le canon du pistolet, et, en déviant, m’avait traversé les chairs de l’épaule. Le comte parut étonné de ne pas me voir tomber.

—Vous êtes blessé? me dit-il en faisant un pas en avant.

—Ce n’est rien, répondis-je en prenant mon pistolet de la main gauche. A mon tour, monsieur. Le comte jeta le pistolet déchargé, reprit l’autre et se remit en place.