Les témoins proposèrent au colonel de se battre à pied; mais il n’y voulut pas consentir. Le général détela alors un des chevaux du fiacre; monta dessus sans selle et sans bride, et à la troisième passe, tua le colonel.

Ce duel fit grand honneur au courage et au sang-froid du général T.; mais il ne raccommoda point ses affaires. Huit jours après, il reçut l’ordre de quitter Naples: il n’y est pas rentré depuis.

On devine quelle bonne fortune ce fut pour nous qu’une pareille recrue; cependant nous y mîmes de la discrétion. Sa première visite se passa en conversation générale; à la seconde, nous hasardâmes quelques questions; à la troisième, son fleuret, grâce à notre importunité, ne lui servit plus qu’à nous tracer des plans de bataille sur le mur ou sur le plancher.

Parmi tous ces récits, il en était un que je désirais plus particulièrement connaître dans tous ses détails; c’était celui des circonstances qui avaient précédé les derniers instans et accompagné la mort de Murat. Ces détails étaient toujours restés pour nous, sous la restauration, couverts d’un voile que les susceptibilités royales, plus encore que la distance des lieux, rendaient difficile à soulever; puis la révolution de juillet était venue, et tant d’événemens nouveaux avaient surgi qu’ils avaient presque fait oublier les anciens. L’ère des souvenirs impériaux était passée depuis que ces souvenirs avaient cessé d’être de l’opposition. Il en résultait que si je perdais cette occasion d’interroger la tradition vivante, je courais grand risque d’être obligé de m’en rapporter à l’histoire officielle, et je savais trop comment celle-ci se fait, pour y avoir recours en pareille occasion. Je laissai donc chacun satisfaire sa curiosité aux dépens de la patience du général T., me promettant de retenir pour moi tout ce qui lui en resterait de disponible après la séance.

En effet, je guettai sa sortie, et comme nous avions même route à faire, je le reconduisis par le boulevard, et là, seul à seul, j’osai risquer des questions plus intimes sur le fait qui m’intéressait. Le général vit mon désir, et comprit dans quel but je me hasardais à le lui manifester. Alors, avec cette obligeance parfaite que lui savent tous ceux qui l’ont connu:

—Écoutez, me dit-il, de pareils détails ne peuvent se communiquer de vive voix et en un instant; d’ailleurs, ma mémoire me servît-elle au point que je n’en oubliasse aucun, la vôtre pourrait bien être moins fidèle; et, si je ne m’abuse, vous ne voulez rien oublier de ce que je vous dirai.

Je lui fis signe en riant que non.

—Eh bien! continua-t-il, je vous enverrai demain un manuscrit; vous le déchiffrerez comme vous pourrez, vous le traduirez, si bon vous semble; vous le publierez, s’il en mérite la peine; la seule condition que je vous demande, c’est que vous n’y mettiez pas mon nom en toutes lettres, attendu que je serais sûr de ne jamais rentrer à Naples. Quant à l’authenticité, je vous la garantis, car le récit qu’il contient a été rédigé ou sur mes propres souvenirs ou sur des pièces officielles.

C’était plus que je ne pouvais demander; aussi remerciai-je le général, et lui donnai-je une preuve de l’empressement que j’aurais à le lire en lui faisant promettre formellement de me l’envoyer le lendemain.

Le général promit et me tint parole.