C’est donc le manuscrit d’un témoin oculaire, traduit dans toute son énergique fidélité, que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs.
I.
TOULON.
Le 18 juin 1815, à l’heure même où les destinées de l’Europe se décidaient à Waterloo, un homme habillé en mendiant suivait silencieusement la route de Toulon à Marseille. Arrivé à l’entrée des gorges d’Ollioulles, il s’arrêta sur une petite éminence qui lui permettait de découvrir tout le paysage qui l’entourait: alors, soit qu’il fût parvenu au terme de son voyage, soit qu’avant de s’engager dans cet âpre et sombre défilé, qu’on appelle les Thermopyles de la Provence, il voulût jouir encore quelque temps de la vue magnifique qui se déroulait à l’horizon méridional, il alla s’asseoir sur le talus du fossé qui bordait la grande route, tournant le dos aux montagnes qui s’élèvent en amphithéâtre au nord de la ville, et ayant par conséquent à ses pieds une riche plaine, dont la végétation asiatique rassemble, comme dans une serre, des arbres et des plantes inconnus au reste de la France. Au delà de cette plaine resplendissante des derniers rayons du soleil, s’étendait la mer, calme et unie comme une glace, et à la surface de l’eau glissait légèrement un seul brick de guerre, qui, profitant d’une fraîche brise de terre, lui ouvrait toutes ses voiles, et, poussé par elles, gagnait rapidement la mer d’Italie. Le mendiant le suivit avidement des yeux, jusqu’au moment où il disparut entre la pointe du cap de Gien et la première des îles d’Hyères, puis, dès que la blanche apparition se fut effacée, il poussa un profond soupir, laissa retomber son front entre ses mains, et resta immobile et absorbé dans ses réflexions, jusqu’au moment où le bruit d’une cavalcade le fit tressaillir; il releva aussitôt la tête, secoua ses longs cheveux noirs, comme s’il voulait faire tomber de son front les amères pensées qui l’accablaient, et fixant les yeux vers l’entrée des gorges, du côté d’où venait le bruit, il en vit bientôt sortir deux cavaliers qu’il reconnut sans doute; car aussitôt, se relevant de toute sa hauteur, il laissa tomber le bâton qu’il tenait à la main, croisa les bras et se tourna vers eux. De leur côté, les nouveaux arrivans l’eurent à peine aperçu qu’ils s’arrêtèrent, et que celui qui marchait le premier descendit de cheval, jeta la bride au bras de son compagnon, et mettant le chapeau à la main, quoiqu’il fût à plus de cinquante pas de l’homme aux haillons, s’avança respectueusement vers lui; le mendiant le laissa approcher d’un air de dignité sombre et sans faire un seul mouvement; puis, lorsqu’il ne fut plus qu’à une faible distance:
—Eh bien! monsieur le maréchal, lui dit-il, avez-vous reçu des nouvelles?
—Oui, sire, répondit tristement celui qui l’interrogeait.
—Et quelles sont-elles?...
—Telles que j’eusse préféré que tout autre que moi les annonçât à votre majesté...
—Ainsi l’empereur refuse mes services! il oublie les victoires d’Aboukir, d’Eylau, de la Moscowa?
—Non, sire; mais il se souvient du traité de Naples, de la prise de Reggio et de la déclaration de guerre au vice-roi d’Italie.
Le mendiant se frappa le front.