Alors c'étaient dans la grande salle des cris, des éclats de voix, des heurtements de poings sur les tables, qui faisaient sauter les verres et les assiettes… Au milieu de ce brouhaha, le garçon et la servante passaient froids, calmes, avec une attitude mécanique en servant à chacun le plat du jour… Au fond, dans la vapeur de la cuisine, on voyait le maître de la maison, les bras troussés jusqu'aux épaules, plongeant à chaque commandement sa cuiller immense dans des chaudrons vastes comme des futailles et répondant sans en avoir conscience à chaque commande:
—Boum! enlevez…
Dans le comptoir était une femme énorme, jeune encore, ayant sur les lèvres un perpétuel sourire, et dont le triple menton se perdait dans les charmes gras et robustes que soutenait un corset solide; ses bras étaient nus et de ses mains replètes et petites elle emplissait sans cesse des demi-bouteilles et des carafons, puis avec une vivacité étonnante elle recevait le solde des additions et plongeait une main dans son tiroir ouvert et regorgeant de monnaie de billon.
Jeune encore, elle eût été jolie sans l'envahissement de cette graisse, acquise dans ce milieu sans air, étouffé, plein de vapeur, qui lui donnait le teint mat de l'anémie; mais cette maladive blancheur ressortait mieux sur le fond de bouteilles de liqueur, de bocaux de fruits qui encombraient les étagères et encadraient la glace… C'était dans la gargote, pendant une heure, un bruit incessant; puis, lorsque midi sonnait, le silence revenait avec le vide, le patron quittait la cuisine et venait s'asseoir au comptoir près de sa femme, se livrant au rinçage des verres pendant qu'elle mettait en ordre la comptabilité du matin. Le garçon et la servante, ayant desservi et essuyé les tables, ayant balayé, étaient dans la cuisine et lavaient la vaisselle.
C'est dans cette accalmie qu'arrivait toujours, à midi un quart, un grand gaillard, maigre et blême, dont l'extrémité du nez était rouge et givelée. Il entrait calme, allait à la petite table du fond, se faisait servir le plat du jour et demandait un litre… C'était le garçon de magasin de la maison Séglin; il couchait dans le magasin, balayait et rangeait tout, avant l'arrivée des employés; puis, à l'heure du déjeuner, c'est lui qui gardait la maison. Lorsque tout le monde était revenu, il allait à son tour prendre son repas et se trouvait libre jusqu'à cinq heures, heure de la fermeture des magasins et des bureaux.
D'ordinaire, ce garçon de bureau, qui se nommait Martin, était seul à cette heure. Mais, depuis une quinzaine de jours, lorsque le dîner de midi sonnait, un homme entrait et se faisait également servir son déjeuner à la table voisine de celle de Martin.
Le troisième jour, l'inconnu avait prié Martin de lui prêter son sel; le quatrième il l'avait salué, le cinquième il lui avait demandé son avis sur le plat du jour; le sixième, en arrivant, il lui avait tendu la main… et celui-ci, à la fin du repas, lui avait proposé de jouer le petit noir (le café); enfin, le lendemain, Martin, en le voyant venir, lui avait offert une place en face de lui. On avait accepté, et, depuis ce jour, Martin attendait que son camarade fût venu pour commencer son repas.
Martin était arrivé; placide et les deux poings sur la table, il attendait, ne prenant pas la peine de lire le petit papier gras sur lequel était griffonné dans une langue spéciale à la maison le menu du jour. Son compagnon entra. Lorsqu'il le vit dépasser la porte et se diriger vers le fond de la salle, il lui sourit et retira de son rond sa serviette que le garçon, en dressant les deux couverts, avait placée dans son assiette.
Celui qui entrait était un homme de quarante à quarante-quatre ans, grand, gras et laid…, mais d'une laideur sympathique; les cheveux glissant sur la surface polie de son crâne étaient tombés, ils étaient restés en touffe comme une couronne autour de la tête noire et frisée; les yeux étaient bruns; la bouche, aux lèvres lourdes, était cachée sous une moustache brune qui se perdait dans une barbiche touffue, laquelle couvrait tout le menton; le nez un peu camard ouvrait ses narines poilues; au-dessous des yeux, les sourcils se dressaient roux, fauves; les oreilles plates et sans ourlets étaient percées d'un trou énorme.
La face était comme zébrée; c'est que sans doute la peau ridée et bronzée s'étendait plissant autrefois sur l'ossature de la tête; la graisse, en venant, avait soulevé le tissu cutané, l'avait gonflé en le blanchissant ainsi que dans l'engraissement obtenu par l'abreuvage forcé chez les volailles; mais sur la peau couverte de cette pâleur mate s'étendaient toujours, comme des tatouages, des raies, des rides, hâlées par de longues années… Cet homme était laid, mais d'une laideur gaie. La peau tendue autour des yeux avait des lignes en l'air qui rendaient toujours l'œil riant.