—C'est comme je vous le dis, ça m'a valu une augmentation…
—Parce que vous ne saviez pas lire?
—Oui, écoutez. Un jour, monsieur avait offert un déjeuner à des amis… On me prend pour aider… bien!… Monsieur avait un verre qu'on lui avait donné, avec une gravure dessus… En l'emportant je casse le verre, je cache les morceaux, je ne dis rien et, pour ne pas être grondé, je me dis: j'en achèterai un. Il m'a bien coûté six francs, s'il vous plaît; seulement, moi, je vais dans le magasin, je vois le verre pareil avec un mot dessus, je me dis: c'est ça, tous les mêmes. Je prends le plus beau et je le place dans le dressoir du buffet; j'étais tranquille, personne n'avait rien vu, pas même Morand ni sa femme,—les deux domestiques.—Le lendemain, à l'heure du déjeuner, monsieur me fait appeler. Je monte, Morand était tout rouge, et monsieur avait l'air de rire… Je regarde sur la table, je vois mon beau verre,—il était bien plus beau.—«Martin, qu'il me dit, tu as cassé quelque chose hier…» Je deviens tout rouge. Je ne sais pas mentir, mais je fais un effort et je dis: «—Monsieur, il ne doit rien manquer dans la maison.» Je ne mentais pas. Monsieur reprend en riant: «Tu as cassé un verre.» Cette fois, je dis tout honteux: «—Oui, monsieur, mais il est remplacé!» «—Le voici,» dit monsieur, en montrant… Vous savez, j'étais bleu! Et il ajouta en riant toujours: «—Imbécile, je ne me nomme pas Agathe…» et il me montra les lettres… Fallait bien avouer; alors j'ai dit, craignant de perdre ma place: «—Monsieur, je ne sais pas lire…»
—Ah! ah! ah! elle est bonne! exclamait Sper en frappant à pleines mains sur ses larges cuisses.
—Eh bien! mon cher, le lendemain je suis appelé au bureau… Je me dis: bon j'aurais dû ne rien dire. Je vais avoir mon congé…
—Alors?
—Alors M. Picard me dit: M. Séglin est content de vous. Martin, vous êtes augmenté de quarante francs; seulement vous ferez seul le bureau de monsieur… Voici la clef, personne que vous et lui n'y peuvent entrer, c'est une responsabilité, mais je sais que vous êtes un homme sérieux… Et depuis ce temps-là, il n'y a que moi qui entre dans le bureau du patron en son absence.
—Et vous avez toujours sa clef?
—Oh! elle ne me quitte pas…
—Moi, je sais un peu lire… et pour ça, si vous le voulez, je vous serai utile.