Pierre Davenne aimait Geneviève à l'adoration; le mouvement de honte, de colère passé… l'heure de la souffrance aiguë épuisée, la haine qu'il avait pour sa femme s'était insensiblement éteinte; non le pardon, mais la pitié était entrée dans son cœur. Il avait fait surveiller la vie nouvelle de sa veuve, et les misères honorablement supportées, le changement survenu dans la vie de Geneviève avaient arrêté momentanément ses projets de vengeance à son égard.

Au contraire, la vie de celui qu'il savait être le véritable auteur de tout était devenue plus malhonnêtement audacieuse; par l'introduction de Simon dans la maison du boulevard Magenta, il avait été assuré que la situation de Fernand, qu'il croyait devoir s'écrouler le lendemain de sa disparition, ne se soutenait que par de criminels agissements; Séglin était un faussaire.

Glissant sur la pente terrible d'une situation compromise, il était entraîné, il ne pouvait plus reculer, il ne choisissait pas, il ne raisonnait pas ses moyens; il fallait à tout prix faire face au péril: il y faisait face par le crime.

Simon, que nos lecteurs ont vu, sous le nom de Sper, aider Martin, le vieil employé de la maison Séglin, Simon avait fouillé le bureau, regardé les livres, et il était venu déclarer à son maître que le compte particulier de Fernand Séglin donnait un passif de plus de douze cent mille francs.

Fernand avait lancé dans le commerce, avec l'endos de la maison Wilson, des valeurs imaginaires pour plus de trois cent mille francs… et Pierre, qui avait cru que sa mort jetterait sa veuve dans les bras du misérable, la condamnant ainsi qu'il l'avait dit à son amant, Pierre, à cette heure, était heureux que cette infamie n'eût pas eu lieu. Il avait cru le misérable moins indigne; sa conduite avec la malheureuse qu'il avait trompée augmenta son ressentiment contre lui, en même temps qu'elle diminua la haine qu'il avait contre elle.

Et des soirs, lorsque la petite Jeanne assise sur ses genoux parlait de sa mère, il était arrivé qu'il avait embrassé l'enfant et avait pleuré.

Mais, en même temps que de ce côté la haine s'effaçait, le désir de se venger de Séglin augmentait. La maison Strucko de Vienne avait agi sous la direction de Pierre Davenne: c'est lui qui, de la petite maison de Charonne, avait combiné, machiné et fait exécuter le mariage de son ancien ami.

À cette heure, il le tenait; à cette heure, la vengeance rêvée, voulue, s'offrait… et Séglin y avait aidé, car jamais, dans le jugement qu'il portait sur la nature vile de Fernand Séglin, il n'avait pu le croire ainsi indigne. Il le savait ingrat, il le savait sans cœur, il le savait traître… Mais tout cela n'a rien à faire avec le code, et il croyait que Séglin était de ceux qui font du code leur Évangile, qui tournent autour, marchent sur les marges, mais ne vont point au delà, qui ont enfin l'honnêteté légale… Point. Fernand n'avait point reculé; pour satisfaire à sa volonté d'être riche, il était devenu faussaire… et aujourd'hui, à l'heure où il espérait encore arracher de la circulation les valeurs dangereuses, où il se croyait certain de sauver cette signature, Pierre Davenne avait entre ses mains partie de ces valeurs, qui ne seraient pas présentées à l'échéance, mais qu'il gardait pour le jour où l'heure de la vengeance serait sonnée…

Pierre était vêtu d'un pantalon à pied et d'un veston de velours; il alla vers Iza et lui dit aussitôt:

—Il a pris tous tes bijoux?