Il avait navigué avec son maître pendant les dix années que celui-ci avait passées dans la marine. Le jour où Pierre avait donné sa démission, Simon avait obtenu son congé; il avait fait les malles du lieutenant en faisant la sienne. Dans la malle du matelot, il y avait son uniforme, qu'il gardait soigneusement et qu'il endossait les grands jours… Il l'avait mis deux fois déjà, le jour du mariage de Pierre et le jour du baptême de Jeanne. Simon aimait beaucoup à raconter ses voyages, et alors il mentait comme un candidat; son grand plaisir était d'assurer à Annette, la cuisinière, qu'il avait mangé des biftecks de sauvages, et que cela était délicieux. La servante le repoussait avec dégoût, et alors le matelot s'esclaffait de rire.

Pierre Davenne était un brave et beau garçon de trente ans, aux yeux bleus, au teint pâle, portant toute sa barbe fine et soyeuse qui, au soleil, avait des reflets d'or; élégant, il paraissait un peu faible; mais il cachait sous cette apparence délicate une force extraordinaire. Après être resté quelques minutes à la fenêtre, il revint dans la chambre, se laissa tomber dans un fauteuil et, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, vaincu par la douleur, il se mit à sangloter.

En entendant pleurer son maître, le matelot se retourna d'un saut et s'écria:

—Eh! bon Dieu! qu'est-ce qu'il y a?… Mon lieutenant, monsieur Pierre, vous pleurez… vous pleurez… mais, qu'est-ce qu'on vous a fait?… carcasse de chien!… Vous n'allez pas vous mouiller comme ça!… En v'là des affaires!…

Et comme Pierre sanglotait en gémissant, le vieux matelot dit, pleurant à son tour:

—Ah! si vous avez des douleurs comme ça à vous seul… moi aussi alors je vas pleurer… C'est-y du bon sens, un homme qui pleure… Mais, il y a quelque chose… je vas réveiller madame.

—Tais-toi malheureux…, tais-toi, dit vivement Pierre, pendant que le matelot maugréait:

—C'est cette femme de malheur qui a fait tout ça… Espère… espère!

—Simon, écoute-moi, reprit Pierre Davenne après s'être efforcé d'arrêter ses sanglots… écoute-moi, mon vieux fidèle… Un malheur, un grand malheur me frappe… Es-tu homme si je disparaissais à veiller et protéger mon enfant?

—Qu'est-ce que vous dites là, monsieur… qu'est-ce que vous dites là?… Ah! je comprends! nom d'un tonnerre! Vous, un homme, vous pensez à vous tuer… Ah! mais vous ne ferez pas ça… Comment, j'ai sacrifié ma vie, à vous, après être resté dix ans près de votre père et puis, pour récompense, vous me laisserez seul… moi… Vous êtes jeune, riche… et pour des… des… gourgandines, vous voulez vous tuer…